La forteresse de Barad-Dur s’élevait comme une sinistre montagne de pierre et d’acier, noire et terrible. Une multitude de tours et de donjons s’élançaient vers le ciel, comme autant de crocs prêts à déchirer les ténèbres qui toujours planaient sur le Mordor. L’une de ces tours, dont les meurtrières étaient ouvertes à la furie des éléments, était toujours environnée de nuées de corbeaux noirs, les crébains, les Yeux de l’Ennemi. En nul autre endroit des Terres du Milieu on ne trouvait une telle concentration de ces volatiles, pas même dans la terrible demeure de Saroumane le Multicolore.
Leurs croassements sinistres s’élevaient comme une sombre cacophonie à la gloire de l’Ennemi, et les orcs et tous les serviteurs de la Tour Sombre craignaient ce donjon et ses occupants : car toujours les becs acérés étaient affamés, et plus que les charognes dont ils se nourrissaient habituellement, il aimaient se repaître de la chair palpitante fraîchement lacérée. Des Trolls stupides étaient chargés de leur apporter leur immonde pitance dans de grands godets, et la puanteur qui se dégageait de la tour était infernale.
Thuringwethil grimpait silencieusement un escalier en colimaçon qui s’élevait, marches après marches, vers le Donjon des Crebains. Nulle porte ne fermait ces lieux, et les Yeux du Mordor étaient libres d’aller et venir, un privilège dont peu de serviteurs de l’Ennemi pouvaient se vanter. Les grands bruits d’ailes innombrables et les croassements emplissaient l’air, mais au dessus du vacarme s’élevait comme une sinistre mélopée :
« Crrroââ…Crrrroââ… », disait la mélopée.
« Crrrrever yeux…. Crrr…. Crrrroââ…. Crrrrever…. Lacérrrrrrer chairrrrrs….. Déchirrrrrrer…. Dévorrrrrer… Crrroââ »Thuringwethil entra dans la pièce. Les crébains s’agitaient dans tous les sens, mais tous s’envolèrent dans un désordre apparent et se posèrent sur des rangées de perchoirs qui encerclaient la pièce. Le plafond du donjon se perdait dans les ténèbres, et le regard d’un visiteur aurait pu croire les murs animés d’une vie propre, car les crébains perchés rangées sur rangées ne cessaient de s’agiter, dansant d’une patte sur l’autre, ébrouant leur ailes, ou tournant leurs têtes de profils pour fixer de leurs yeux ronds et noirs la ténébreuse elfe qui se dressait dans le Donjon.
Un grand crébain descendit en planant des hauteurs, et Thuringwethil leva un poing sur lequel il vint se poser. Il inclina sur le coté sa tête noire, et son œil cligna plusieurs fois, plongeant son regard dans les noirs yeux de l’elfe. Son grand bec s’entrouvrit, et il s’exprima d’une voix croassante, car les plus intelligents des crébains, comme les corbeaux dressés par les nains de la lointaine Erebor, avaient le pouvoir de s’exprimer dans le langage des hommes :
« Apporrrrter enfant ? Déchirrrrer yeux, manger coeurrrrr… »Thuringwethil déposa un baiser sur le bec entrouvert, et répliqua avec un ton de sincère regret :
« Pas cette fois-ci, mes chéris… Comme je vous comprend! La chair des orcs n'a rien de délectable! Mais la Tour Noire a de nouveau besoin de ses Yeux. Nos ennemis se regroupent et coordonnent leurs forces… Ils utilisent des aigles pour porter leurs messages. Pour l’instant, laissez les tranquilles, qu’ils prennent confiance en ce moyen de communication… Evitez les ! ».Elle s’interrompit un instant, contemplant les magnifiques plumages noirs, les becs légèrement recourbés, les yeux noirs et luisants d’une intelligence mauvaise…
« Surveillez particulièrement les allées et venues au Gondor, et au Rohan… Il devrait y avoir prochainement un grand rassemblement de rois là-bas, et des armées vont bouger… »Elle déposa un nouveau baiser sur le bec du crébain, et ajouta d’une voix douce :
« Et toi, mon bijou, le plus intelligent et le plus beau des Yeux du Mordor, va, vole loin, et reviens me dire si la Dame de Dol Lamath porte toujours le deuil de son époux mort au combat. Tu me trouveras sous sans doute au Harad, ou au Gondor »Un froid sourire se dessina sur ses lèvres parfaites, car il y avait fort longtemps qu’elle n’avait pas volé l’apparence d’une belle femme…