[HRP : puisque c'est mon premier post en tant que Grima,je demanderais aux MJs et modos de n'hésiter devant aucune critique,que ce soit sur l'emploi de la première personne,le rendu de la personnalité de Grima,le récit en lui-même....]
Je refermai la porte branlante avec un claquement sec. Quelques copeaux de bois pourri se détachèrent au niveau des gonds supérieurs,mais je n’y prêtai pas attention. Vu l’état général de la pièce dont m’avait fait gracieusement cadeau Saroumane,quelques échardes par-ci par-là étaient un problème bien secondaire.
Cela faisait pourtant de longs mois déjà que je vivais ici,mais je ne parvenais à m’habituer ni aux murs recouverts de moisissure,ni aux rideaux élimés grouillants de vermine,ni aux couinements et aux bruits de pattes venant de quelque coin obscur. La vision du Château d’Or me hantait,et face aux images des grandes chambres aux décorations scintillantes et aux lits proprets de la demeure de ce maudit souverain,la décrépitude de la mienne ne m’en paraissait que plus terrible.
Avec un grognement de dépit,je traversai la pièce et allai m’asseoir sur ma couche puante,qui grinça,sûre de devoir subir encore une fois les convulsions de mes nuits rongées par le cauchemar. Je regardai d’un œil éteint sur le minuscule pupitre qui trônait à côté de mon lit. Un longue chandelle blafarde,perchée dans un crâne édenté - témoignant des coups décoratifs du Magicien - éclairait faiblement les piles de parchemins épars nervurés d’encre noire par ma propre main. Je n’avais pas besoin d’y jeter un coup d’œil pour savoir qu’ici,c’était une ridicule tentative d’ode,là un dessin maladroit représentant le seul paysage qui s’offrait à moi,du petit balcon qui prolongeait ma fenêtre (des étendues arborées à perte de vue et des montagnes d'un vert tantôt trop pâle,tantôt trop sombre). Dans un angle du bureau,l’encrier de verre au goulot ouvragé où s’entrelaçaient de fins serpents,surmonté d’une longue plume de corbeau,était le seul objet digne d’un quelconque interêt.
Mon regard s’arrêta sur la plume,et mû par cette étrange force qui m’avait toujours possédé,à un moment ou à un autre,depuis mon arrivée dans l’Angrenost,je me levai et me dirigeai vers le balcon de pierre d’un noir de jais. Puis,au lieu de me pencher et de me noyer dans les vapeurs méphitiques qui émanaient des forges,je levai avec espoir mes yeux vers le ciel. J’esquissai avec difficulté un rictus lorsque,dans la voûte céleste écorchée par les lames qui surmontaient Orthanc,j’aperçus les seuls êtres qui,dans ce pays vide et muet,avaient mon interêt,et même mon admiration. Les corbeaux. Ou plutôt,les Crébains,ces oiseaux en tout point semblables à leurs cousins naturels,et qui s’en différenciaient pourtant par une intelligence aigüe et un véritable
langage.
Il est vrai que je n’avais pas remarqué ces particularités lorsque j’avais pour la première fois fait la connaissance de ceux que je prenais alors pour de vulgaires charognards. Je m’en souviens comme si c’était hier.
Un grand Numenoréen Noir aux yeux cruels m’avait apporté une assiette remplie d’une masse informe dont j’étais censé me nourrir. De colère,je me préparais à jeter ladite assiette par la fenêtre,en priant pour qu’elle brise dans sa chute le crâne d’un de ses amis soudards,lorsque je sentis une étrange pression sur mon épaule gauche. Mon bras resta dressé tandis que je tournai ma tête et vis que c’était un corbeau,un vieux corbeau au crâne déplumé et au bec écorché,mais d’une taille peu commune,qui s’y était perché. L’animal lui-même n’était pas à proprement parler étonnant ; mais
ses yeux,bon sang,ses yeux ! Ces deux abîmes d’un noir surnaturel,d’où surgissait pourtant un éclat fabuleux,m’électrisèrent. Lorsqu’il plongea son regard si particulier dans le mien,je compris ce qu’il voulait. Je posai avec douceur l’assiette sur le rebord du balcon. Il ouvrit alors son bec et croassa d’une manière indéfinissable ; et malgré le fait que je savais pertinemment que les bêtes ne parlaient point,je sus avec certitude que ce qu’il avait croassé était un remerciement. Il sauta de mon épaule jusqu’à l’assiette,et entreprit de sélectionner avec application les morceaux de viande comestibles. Le voir ainsi trier la matière infecte qui aurait dû être mon repas me fascinait. Il avait,dans sa façon de mouvoir son bec et ses serres,dans son étrange habilité,quelque chose d’atrocement humain.
Je tentai d’oublier cette ressemblance et,lorsque le corbeau,repu,s’envola en croassant,je le considérais toujours comme un simple oiseau. Mais lorsqu’il revint avec un lapin,et qu’il le déposa lestement sur mon lit,puis qu’il repartit après m’avoir fait ce que je pris pour un bref signe de tête,mes doutes volèrent en éclats. Je me renseignai sur cet étrange créature ; c’est ainsi que je compris que c’était un Crébain,un oiseau à la solde de Curunìr,et qui va en nuées espionner les lieux où celui-ci l’envoie,et qu’il n’était pas le seul de son espèce. Au fil des jours,je rencontrai ses congénères,et devint finalement ce qu’on pourrait appeler
l’un des leurs. Je m’accoutumai à leur langage,et puis maintenant converser avec eux mieux encore qu’avec ces arrogants Hommes de Numenor.
Ainsi donc je vis mes compagnons qui planaient autour d’Orthanc,comme s’ils surveillaient les agissements de Curunìr. Je lançai un cri rauque vers les nuées grises,et je vis alors plusieurs d’entre eux quitter leur ronde aérienne et piquer vers ma fenêtre. Mes yeux s’aggrandirent alors pour profiter du spectacle de la chute libre de ces lourds et beaux oiseaux. Quelques secondes après,ils heurtaient le balcon,et s’agrippaient fermement à la pierre lisse et traîtresse. Je prodiguai aux éborgnés et aux gérontes quelques furtives caresses,moitié pour leur montrer mon affection,moitié pour l’égoïste plaisir de toucher ces plumes à la douceur enchanteresse. Puis,tandis que leur chef,qui se trouvait être mon pique-assiette aux yeux de jais,se posait sur mon épaule comme pour me témoigner un attachement particulier,j’allai chercher un vieux parchemin racorni,et m’appliquai à dessiner,sur la vieille peau jaunie,mes compagnons emplumés. Ils me regardèrent avec curiosité,jusquà ce qu’au bout d’un bon quart d’heure,je les eus fait apparaître sur le parchemin.

Je le tendis naïvement aux Crébains. Lorsqu’ils le virent,ils croassèrent tous vivement,et bien que j’eus peur au début qu’ils eussent été offensés,je me rassurai bien vite : ils ne protestaient pas,ils
riaient. Fier de mon succès,je tentai de me joindre à eux,mais il ne sortit de ma gorge qu’un petit bruit étouffé,semblable à un gémissement. Force m’était de reconnaître que cela faisait bien longtemps que je n’avais plus ri.
_________________
"Regardez-moi ce petit corps maigre, ce lendemain d'orgie ambulant. Regardez-moi ces yeux plombés, ces mains fluettes et maladives, à peine assez ferme pour soutenir un éventail, ce visage morne, qui sourit quelquefois, mais qui n'a pas la force de rire. C'est là un homme à craindre ?"