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 Morrigane Agarwen

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Morrigane AgarwenNombre de messages : 179
Age : 29
Date d'inscription : 17/09/2006

Feuille de personnage
Race: Spectre d'humaine
Possessions: Rien.
Statut: Joueur(se) actif(ve)
Morrigane Agarwen
Reine du Rhûn

MessageSujet: Morrigane Agarwen    Morrigane Agarwen  EmptyDim 18 Oct 2015 - 12:47


Morrigane Agarwen

Prénom : Morrigane
Nom : Agarwen
Surnom : aucun
Emploi : Ancienne impératrice de Rhûn, âme vagabonde
Âge : 43 ans au moment de sa mort
Race : Humaine
Taille : 1m65
Poids : 50 kg
Pays natal : Rhûn
Pays actuel : Aucun


Description physique

D’avis général, Morrigane fut une belle femme : difficile néanmoins de savoir ce qui relevait de la vérité et ce qui n’était que vile flatterie que l’on devait à la Déesse Reine du Rhûn. Nulle personne saine d’esprit aurait dit que la reine était laide comme un cuveau... Pour être tout à fait franc, au fil du temps, les choses ont bien changé.

Dans sa jeunesse, c’était une petite demoiselle au teint de porcelaine, égayé par ses yeux d’un bleu vague, tirant sur de douces nuances de gris et de vert. Elle n’a jamais été très grande, ni très ronde, et on a souvent cherché en vain chez elle les rondeurs et les attraits féminins où l’œil se plaît à s’attarder : une jeunesse pauvre et une adolescence d’esclavage n’ont jamais participé à étoffer cette silhouette mince. Pourtant, de tout temps, elle a eu une sorte de dignité princière, un orgueil charmant qui a souvent pu compenser les disgrâces de sa personne. Elle avait toujours eu quelque chose de félin, dans la démarche, dans l’apparence, dans les regards vifs et l’élégance souple un brin languide qui semblait toujours prête à bondir toutes griffes dehors. Sans avoir l’air d’y toucher, elle était de ceux qui s’imposent, s’immiscent en douce et finissent par prendre tout l’espace. Elle était jolie, il est vrai, mais il y avait toujours eu chez elle comme quelque chose de vif, de tranchant, qui donnait à son anguleux visage la même beauté que l’on pourrait trouver aux objets coupants : ce n’était pas quelque chose qui réchauffait le cœur, c’en était une qui le glaçait. Elle avait dans ses yeux une cruauté innocente de jeune fille, un reflet tranchant qui surnageait dans ses iris outremer, et souvent ils se faisaient perçants, inquisiteurs, comme si elle détaillait chaque figure dans l’espace pour découper le monde en figures géométriques.

C’était une femme de caractère, et cela se voyait : en vérité, on pouvait lire sur elle, sur son fin visage si expressif toute la palette de ses émotions, de la froideur la plus calculatrice à la passion qui l’animait et faisait briller ses iris d’un éclat nouveau. C’était là que résidait, sans doute, toute la séduction dont elle était capable : plus que le corps, plus que les charmes physiques que les courtisanes pouvaient déployer, c’était l’attitude, c’était l’allure qui faisaient tout l’attrait de Morrigane. Pour peu que l’on éveillât son intérêt, on pouvait voir s’émousser la froideur, éclore le sourire et tôt ou tard les passions et les frissons venaient éclairer ses yeux orageux, rendre un peu de sensualité à son visage trop mince. En vérité, l’esprit était toujours venu en renfort de l’apparence : à première vue, elle n’était peut-être guère engageante, guère aimable et plaisait rarement à l’œil qui cherchait en vain les charmes des canons de beauté féminine. Mais quand elle s’animait, il y avait dans ses yeux un feu nouveau, dans son allure une énergie soudaine, qui la faisait passer de l’ombre à la lumière et transfigureraient presque les disgrâces de son être. On en oubliait les défauts, dilués dans la clarté, dissipés, occultés par ce qui émanait d’elle et qui était propre à exercer une fascination grandissante sur quiconque la regardait.

Avec le temps, tout s’est flétri, lorsque l’âge venant a apposé sa marque sur elle. Le teint a viré à la grisaille, les rides ont creusé le front et les joues sèches de ce visage qui s’est trop accoutumé à l’imperturbable froideur qui seyait à une impératrice : desséchée sur le fourneau du pouvoir, Morrigane a perdu son humanité avec sa beauté, et il n’en est resté à la toute fin qu’une radiance incandescente qui laissait seuls ses yeux pour animer cette face sans vie. Toute chaleur enfuie, toute animation défunte, ce qu’il y avait d’attirant, de sensuel ou même de simplement vivant chez elle s’est éteint, et n’a plus laissé dans son sillage qu’une mélancolie poignante qui n’a jamais cessé de l’entourer comme une aura.

À la fin de sa vie, il n’y avait guère que l’écrasante dignité de la reine pour rappeler à tous qu’elle était la femme qui avait ravi le cœur du Dieu-Roi. Parfois, on pouvait capter dans un sourire, dans un regard, toute la tristesse qui émanait de cette petite femme mourante ; avec le temps, les flots bleutés de ses yeux se sont chargés de regrets, l’allure altière s’est affaissée, et ceux qui se souviennent d’elle dans ses derniers mois n’ont plus l’image de la flamboyante courtisane qui avait ceint la couronne de l’empire, mais celle d’une vieillesse prématurée, d’une mère qui avait déjà un pied dans la tombe. Les murs des palais de Krell-Kain résonnent encore de l’écho de ses pas, et l’ombre occultée de la reine, le visage embusqué derrière ses longs voiles vaporeux, hante encore quelques recoins des jardins où elle aimait s’attarder. Il ne reste d’elle que des effluves, de vagues traces, des empreintes à peine tangibles, et la longue et lente réminiscence d’un chagrin secret et lancinant.

Et puis, plus rien. Tout cela n’est plus, rien qu’ossements sous la cendre et chairs décrépites : peut-être qu’un chamane, peut-être que ceux qui ont l’oreille et l’œil portés vers les remous du pays des morts pourront croiser, un jour, le spectre mélancolique de l’impératrice défunte. Peut-être la verront-ils, indistincte, oscillant entre la beauté sévère de ses jeunes années, et la décrépitude pathétique de sa maternité fatale. À la fois jeune et vieille, belle, laide et paisible, une vieille reine sans oripeaux qui n’a jamais rêvé que de ses oiseaux.


Description mentale

Au commencement, tout était pur, au commencement, fut l’innocence. Morrigane était une jeune fille gaie et passionée, autrefois : elle aimait la liberté, elle aimait les arts qu’elle pratiquait, la danse et la musique. De cette enfance heureuse, sans bien ni attaches, elle avait gardé toute sa vie une nostalgie profonde de ces temps si simples, lorsqu’elle dormait à la belle étoile et vendait aux passants la magie d’un chant d’oiseau ou d’une cabriole. Cela avait toujours été sa force et sa faiblesse, comme une aspiration secrète, à peine formulée, dont elle avait à peine conscience. Ce fut au fondement de ce qu’elle était : une âme libre, qui avait l’orgueil infime et dérisoire des gens de peu, et surtout de ceux qui se voient bafoués, à qui l’on nie toute volonté, toute existence.

Il y avait eu de la simplicité, de l’innocence, au commencement : la dureté de la vie avait tout englouti. De son passé d’esclave, elle avait toujours gardé une volonté farouche de renverser la roue du destin, de tout faire pour s’élever, et pour revenir à cette liberté chérie à laquelle elle n’avait jamais cessé d’aspirer. Elle a toujours été une femme de caractère, toute en ombres et en clartés, que la vie a rendue capable du pire comme du meilleur. Elle était naturellement plutôt réservée, secrète, avait souvent quelque chose de farouche que l’on n’apprivoisait que très difficilement : il était aisé d’endurer ses colères, d’attirer sa haine, et incroyablement difficile de susciter son amour et son affection. Il y avait pourtant de la douceur, tout au fond : malgré les tourments et les tempêtes d’un tempérament très orageux, elle était capable d’amour et de loyauté, mais uniquement à quelques personnes, aux rares qui avaient su se montrer assez méritants pour cela. Elle était méfiante, était farouche, rompue aux jeux du pouvoir dès son jeune âge. En vérité, c’est la solitude qui l’avait marquée de son sceau. Dès l’instant où elle avait été enlevée, elle avait su qu’elle serait seule, pour toujours, face à l’horreur de ce qui lui était destiné. Les trahisons, les souffrances, et le meurtre de sang froid qu’elle avait commis avaient achevé de sceller pour toujours cette âme glaciale qui ne s’adoucissait que bien peu dans les transports de ces amours rares qui surent lui apporter un peu de douceur.

Peu à peu, tout avait sombré. L’innocence, la douceur, la gaieté. Engloutis dans le flot des affres d’une vie d’esclave, puis jetés aux flammes de la royauté, consumés jusqu’à l’os jusqu’aux derniers instants. Elle avait cru trouver le repos et la protection auprès d’un époux qu’elle avait aimé plus qu’il n’était possible de le concevoir : mais il était parti, il était mort, et tout s’était étiolé, tout était mort au fond d’elle. Avec Krell, elle avait perdu bien plus que le père de son enfant : elle avait perdu ce qui avait soutenu, structuré, régi son existence, ce pour quoi elle avait renoncé en une nuit à la liberté qu’elle venait de retrouver. Il n’y avait plus que les regrets, après cela ; ceux de n’avoir pas été là, ceux de n’avoir pas vu, ceux de s’être tue lorsqu’il aurait fallu s’élever contre les folies de l’empereur. Mais elle avait aimé jusqu’à l’aveuglement, elle n’avait rien dit, rien fait, et tout avait sombré... Le naufrage de son empire avait été le sien, également. Jusqu’aux derniers moments et aujourd’hui encore, ce ne sont que des pleurs qui viennent irriguer la tombe de ses amours défuntes. Elle avait dédié son existence à un homme, à un empire, et tout n’avait plus été que ruines. Rien, après cela, n’avait pu réjouir cette âme chagrine, rien que la dureté et le fer, laver dans le sang les outrages de son honneur blessé. La tristesse avait fait son nid, nourrie de regrets et d’amertumes. Elle avait su, dans les derniers moments, qu’elle mourrait seule, qu’elle ne verrait pas son enfant grandir.

Et puis, dans l’ombre, était venu un réconfort inattendu, une épaule amicale sur laquelle reposer ses chagrins, poser un peu son fardeau pour apparaître telle qu’elle était aux yeux d’un seul. Sefir, l’homme de l’ombre, était entré dans sa vie sur la fin, avait ravivé les espoirs moribonds, avait jeté un feu nouveau dans les restes dévastés. À la toute fin, il n’y eut plus que lui, et pour tout dire, il n’y a vraiment plus que lui. Morrigane aime, encore, un peu. Morrigane aime, en dépit de toute honte, de toute trahison. Sur l’épaule du guerrier, elle a posé sa main de spectre, et c’est à son oreille qu’elle fait entendre sa voix.

Aujourd’hui, sans doute est-elle bien plus apaisée, bien plus douce aussi qu’elle a pu l’être sa vie durant : la condition de fantôme efface bien des aspérités de l’âme, et c’est comme si elle venait de réaliser un vœu secret, comme si elle avait trouvé quelque bienfait obscur et caché au voisinage de ces esprits qui ont bercé son âme d’enfant sorcière. Peut-être est-ce de s’être mêlée aux entités, aux dieux et déesses de l’informulé, aux ancêtres altiers, aux rivières et aux arbres qui a peu à peu délié de son esprit perclus de tristesses de quelques fardeaux trop lourds ? Qui sait. Elle va, à présent, elle va sur les pas de celui pour qui elle est restée. Elle a la cruauté simple, innocente et brutale des animaux sauvages, quelque chose qui a toujours fait partie d’elle, en vérité : mais comme beaucoup d’aspects de sa personnalité, le trépas l’a comme amplifié, simplifié, sublimé. Elle est plus elle-même qu’elle ne l’a jamais été, en quelque sorte.


Historique

Souvent, lorsqu’on consigne ses souvenirs et sa vie dans un carnet, lorsqu’on écrit ses mémoires, il est difficile de retrouver la trace des premiers instants : non qu’on s’en souvienne, évidemment, mais parfois tout s’efface un peu, les témoins s’en vont, et on se retrouve bientôt sans vestiges de ce qui fut au premier moment de sa vie. Faute de connaître l’origine, parfois on s’égare, on oublie de quoi l’on est fait, les auspices qui président à notre naissance.

Il y avait de la pluie, m’a dit ma mère, le jour où je suis née. Une averse crépusculaire, de celles qui mouillent les automnes venteux de la plaine, poussée par les alizées vers les collines qui s’étendent sous l’horizon immense. Au fil de la route, elle disait avoir vu le soleil radieux du soir se mêler aux rideaux de l’ondée et faire comme des draperies d’or liquide et de lueurs ambrés, comme si la lumière s’était soudain matérialisée dans l’eau qui ruisselait des nuages venus de l’océan. Elle s’était réveillée sur cette vision qui irradiait des reflets superbes sur les herbages détrempés, et déjà je dormais sur son sein.
Je suis née ainsi, un jour de soleil et de pluie, un jour de lumière mouillée et de clartés crépusculaires tandis que soir tombait tout doucement. Je fus la surprise fabuleuse qui attendait mon père à son retour au campement ; il savait ma mère en travail, mais n’avait pu prévoir l’heure et s’en était allé comme chaque jour, parce qu’en attendant la mienne, la vie continuait.

Alors, est-ce ainsi que je suis : toute faite d’obscurités fugaces et de lueurs vives, des impressions mélancoliques et sublimes de ces paysages d’automne, des frissons de la pluie sur les vagues. J’en ai les contrastes, la langueur et les contradictions.


Ainsi commençaient les premières pages de ce carnet qui fut rédigé par la reine, aux derniers jours de sa vie. À trop fréquenter les souvenirs des ancêtres, à trop vivre dans l’ombre des histoires, il lui avait semblé qu’il lui fallait revenir à la sienne, à la source et à l’origine, parce que toute histoire semble importante, et rien ne peut être trop négligé, trop infime, pour être digne d’être consigné. Il fallait bien se souvenir, il fallait bien revenir au commencement, pour laisser une trace juste avant le trépas.

Néanmoins, il manque à cet embryon de récit quelques éléments, quelques réponses. Commençons par le commencement : sur les rives de la mer de Rhûn, où elle est née, nul ne savait rien du nom d’Agarwen. Elle n’appartenait pas à un clan prestigieux, juste à ces débris de population éparse, ces restes d’anciens peuples qui vivaient là avant les autres tribus venues de l’est et qui semaient leurs élevages et leurs demeures le long de ces rives. Elle était fille de bergers, de ces pâtres qui vont et viennent sans cesse, sans foyer, libre ainsi que tous le sont dans les immenses plaines de cet empire qui allait devenir sien.

Qui aurait pu savoir ? De tous les passants qui s’émerveillèrent des talents de cette petite, combien vinrent, longtemps après, déposer leurs hommages à ses pieds ?

Ce fut une enfance heureuse, à défaut d’être riche : Morrigane n’était ni fortunée, ni bien née, mais cela lui importait peu. Avec l’innocence du jeune âge, elle n’aimait rien moins que courir derrière les troupeaux tout le jour durant, apprivoiser les corbeaux des plaines et chanter, danser parfois pour récolter quelques pièces les jours de marché. De sa grand-mère, une vénérable aïeule qui faisait la chamane pour leur famille, elle apprit beaucoup : l’art divinatoire, lire les présages dans le vol des oiseaux et le sable des rivages, et utiliser à bon ou mauvais escient toutes les plantes à sa portée. La bergère était un peu sorcière, en vérité, et très tôt développa une affinité toute particulière avec les sphères étranges des rêves et des esprits ; on disait qu’elle leur parlait, quand elle riait seule en écoutant le vent, quand elle ouvrait tout grand ses yeux bleutés pour révéler quelque vérité étrange à ses pauvres parents désorientés. La grand-mère veilla efficacement à transmettre tout son savoir à sa petite fille : à l’orée de l’adolescence, elle était bien assez armée pour prétendre à lui succéder, ce qui était pour le mieux. Jamais on n’aurait vu une enfant aussi fantasque, aussi rêveuse et caractérielle se fondre dans le moule d’une mère de famille bien comme il faut... Morrigane aimait la vie, et tous ses plaisirs, dont elle ne cessait de rechercher les transports et les attraits.

Hélas pour elle, lorsqu’on est jeune et pauvre, il ne fait pas bon être trop belle et trop fière. Pour avoir eu le tort d’attirer l’attention d’un riche négociant, elle rejoignit trop tôt la cohorte des esclaves qui servaient une maison de maître, bien loin de ses terres natales. Ce furent de durent années, de tristes désillusions : envolée, la vie vagabonde, les rêves, les oiseaux et les chansons. Il fallut grandir, trop vite, trop douloureusement.

Sans doute est-ce là, que réside la blessure. Cette plaie, intime, secrète, larvée, qui m’a rongée toute ma vie durant. Comment aurait-il pu en être autrement ? J’étais libre, je fus esclave. Les souvenirs d’avant s’estompent, s’effacent, tournent au palimpseste pour disparaître peu à peu. Je me souviens à peine de ma mère, de cette femme gironde au doux sourire rassurant, et de mon père, usé et râblé par les travaux des jours. Le son de leur rire, de leurs voix, le fantôme de leur tendresse et de leurs baisers me hanta longtemps, avant que je ne renonce à tout cela.

Car l’espoir est une plante farouche, un liseron qui s’attache, et pendant des années Morrigane eut encore l’espoir de pouvoir s’enfuir et de retrouver sa famille. Elle ne rêva que de cela, s’arracher à l’emprise de ce maître qu’elle haïssait par-dessus tout, revenir aux temps bénis de l’enfance, de l’innocence et de la liberté. Mais comme toute chose passe, cela s’enfuit à son tour, cela mourut à l’orée de la puberté, lorsqu’il lui fallut devenir femme et renoncer aux broutilles de la petite enfance. Au milieu des autres, elle s’effaçait, se faisait oublier, mais comment ne pas remarquer ces yeux farouches, cette fierté dérisoire, cette insolence de jeune fille qui avait au cœur plus de flammes que le plus hardi des guerriers ? Elle s’épuisa aux travaux de la maison, écorcha ses mains, se rompit le dos, écopa sans cesse de punitions diverses pour sa conduite rétive et son manque d’obéissance, avant de comprendre enfin : des confidences de femmes, des secrets échangés, et bien des compagnes d’infortune lui enseignèrent les us et les coutumes, les arts de se faire accepter, comment extirper du maître assez de faveurs pour vivre en paix.

Il fallut se souiller, il fallut renoncer, un peu, se compromettre et jeter aux orties les oripeaux du passé pour se muer, et de la chrysalide extraire celle qui allait se faire courtisane pour mieux duper, pour mieux se dérober, et arracher ce qu’elle souhaitait à ceux qui étaient trop naïfs pour croire aux promesses de ses charmes malmenés. Elle garda toujours la science inculquée par sa grand-mère : ce qui tue, ce qui soigne, ce qui emporte l’esprit et apaise les maux. Elle s’en servit plus souvent qu’à son tour, pour elle-même, pour les autres, pour nuire et pour aider. Elle lit les présages pour des maîtres anxieux, apaisa des mères en travail, conseilla dans l’ombre des matrones qui demandaient des réponses, instilla l’espoir quand elle le voulait, promis la mort et la destruction à ceux qu’elle détestait. Peu à peu, elle prit conscience du pouvoir infime qui lui était échu, s’appropria toutes les armes à sa portée. Il fallait bien lutter, il fallait bien vivre, et plus que toute autre chose, Morrigane voulait la liberté.

À force d’intrigues, à force de sollicitudes et de charmes, elle fut prise pour femme par un obscur chef de clan. Elle n’était que l’énième épouse d’un foyer bien rempli, mais de simple esclave, elle devenait compagne, un peu maîtresse, à sa façon. Cela lui apporta un souffle nouveau, un peu de répits, mais ce n’était jamais suffisant : ce monde était trop étroit, trop peu à sa mesure pour lui convenir, et à peine eut-elle goûté à ce minuscule souffle de liberté qu’elle en voulut toujours plus. Eut égard aux soins qu’il lui apportait, elle se fit magnanime : ce n’est que lorsqu’elle eut accouché des enfants du maître qu’elle se résolut à s’en débarrasser. Il n’était pas plus mauvais époux que tous ceux qui l’avaient possédée jusque là, absent, insignifiant à ses yeux et à son cœur imperméable à toute douceur et toute pitié : en ce moment elle n’était plus que froideur, comme une mort avant l’heure, et rien ne pouvait plus transpercer cette carapace qui ne faisait d’elle rien d’autre qu’une araignée tisseuse de mensonges, de poisons et de cachotteries perfides. Seules les dames de la maisonnée avaient à ses yeux un peu de valeur, un peu d’intérêt, car elles partageaient après tout son fardeau...

Le maître mourut, Morrigane mit la main sur une partie de sa fortune et se crut tirée d’affaire : c’était sans compter les fils de la première épouse qui ne comptaient pas laisser ce crime impuni. Livrée à leur justice, Morrigane aurait pu être condamnée à mort, mais un sursaut de superstition et de respect envers les croyances des tribus retint la main des aînés. Cela portait malheur d’exécuter une sorcière, disait-on : alors, on égorgea devant elle ses enfants, ces touts petits envers qui elle n’avait jamais conçu le moindre amour, qui n’avaient été que des fardeaux à porter, et qui ne furent qu’un moyen de détourer l’ire des orphelins de sa victime. On saigna à blanc les bébés, devant elle, sans qu’elle s’émeuve outre mesure de la scène.

C’est comme si ces souvenirs appartenaient à une autre personne. Je me souviens des images, je revois distinctement de ces petits êtres qu’on arracha aux bras de leur nourrice pour les tuer, de ces corps désarticulés qui furent jetés aux chiens sous mes yeux. Pire encore, je me souviens de ce que je ressentis alors, de ce qui peut se résumer en un mot : rien. Il n’y eut rien, et je m’en désole à présent que je pleure de ne jamais voir vivre l’enfant que je porte. Mais comment m’en vouloir ? Comment éprouver de la rancune envers celle que j’étais alors ? J’avais tant souffert de leurs assauts, de leur violence, de l’injustice de mon sort : ce n’était que justice, que de faire mourir celui qui me privait de ma vie, de ma liberté, celui pour qui je n’étais que l’objet auprès duquel assouvir ses désirs. Cela ne fut que la funeste moisson de ce que l’on avait semé au fond de moi, depuis l’instant même où on m’avait capturée.

Une fois de plus, Morrigane fut vendue. Un des fils, qui avait des dettes à régler envers le régisseur du harem impérial, s’en délivra en monnayant la jeune esclave, omettant volontairement de mentionner qu’elle avait le sang de son père sur les mains. Pour la nouvelle concubine, ce ne fut qu’un enfermement de plus, fut-il à présent dans la prison dorée du palais, et le roi, un maître de plus, un homme de plus à haïr. Morrigane se mura, s’enferma dans le silence et l’isolement, fuyant le contact des autres femmes, fuyant toute compagnie, jusqu’à s’exiler dans un des innombrables appartements déserts que renfermait le harem. Là, elle reprit son commerce, monnayant les prédictions, les remèdes, les élixirs auprès des autres épouses, sans même se soucier du fait qu’elle appartenait à un autre. L’empereur de fraîche date venait de conquérir son trône et avait sans doute bien d’autres occupations que de passer du temps avec les dames, encore qu’il eut la réputation de bien soucier de ses esclaves. Morrigane était sortie sur les remparts, cette nuit-là : elle cherchait souvent la compagnie de la nuit, y observait les étoiles, y écoutait le vent. Elle y grappillait quelques instants de liberté, de pleine et entière liberté, lorsqu’il n’y avait plus rien que le ciel et ses astres brillants, qu’elle pouvait tisser à la lune et au silence les chants sacrés qu’elle avait reçus de son aïeule.

C’était sa voix que Krell entendit, et qui guida ses pas vers elle : sous la bruine de cette obscurité d’automne, tout s’était joué en quelques instants. Mue par une colère irraisonnée, par une arrogance désespérée par un sort qui semblait immuable, Morrigane avait avoué dans un sourire quel projet funeste elle réservait à son maître. Jamais elle n’aurait pu se douter que ce qui lui avait semblé être un simple soldat puisse être le dieu-roi en personne, car elle ne l’avait jamais qu’entrevu, comme beaucoup de monde à la cour, au milieu des gens d’armes ou engoncé dans son armure qu’il ne quittait pas. Dans un sursaut de hardiesse irraisonnée, elle avait brandi la fiole qu’elle gardait sur elle, celle qu’elle lui destinait, ce même poison qui avait mis à mort son ancien époux.

Tout se joua en une nuit. La mémoire en est très claire, et très douce, aussi, quoique teintée de l’amertume tranquille d’une nostalgie poignante. Il est toujours très suave de se rappeler des premiers instants : combien se souviennent du premier jour, du premier moment, de cette seconde où tout bascule et où l’on pose les yeux sur la personne qui nous ravira le cœur ? Tout se joua en une nuit, en effet, à peine libérée, déjà reprise. Je me souviens de son rire, brusque, éclatant comme une aurore, animé par un authentique amusement que je ne peux que comprendre à présent : lui qui avait tant combattu, survécu à tant de batailles, menacé par la folie d’une simple esclave ? Peut être était-cela, peut-être cette excentricité qui m’épargna, et attira son attention.

C’est là, à cet instant précis, que Krell entra dans ma vie.


L’incident ne sembla guère porter à conséquences, hormis le fait que Morrigane fut désormais une femme libre, quoique toujours cloîtrée dans le harem. Et quelques jours plus tard, le roi était à sa porte, la bouche pleine de promesses que la concubine se fit une joie d’accepter, tout en sachant que c’était un marché de dupes. Tous deux savaient très bien quel danger ils représentaient l’un pour l’autre : une sorte d’alliance, comme une trêve, comme s’ils ne pouvaient vraiment aimer que le couteau sous la gorge. Sans doute fallait-il cela, pour que chacun accepte de déposer les armes : pour Morrigane, c’était l’assurance d’avoir une prise sur son destin, ce qui était l’unique moyen pour elle de bien daigner lier son destin à un autre sans se sentir flouée. Elle rêva encore longtemps de liberté, rêva de s’enfuir, à mesure que de favorite, elle devenait reine, et ceignait la couronne des impératrices de Rhûn. Lorsqu’elle comprit qu’elle ne verrait jamais la fin de cette nouvelle prison, ce fut à la fois un renoncement, et un serment : pour lui, et uniquement pour lui, pour tout l’amour qu’elle avait pour Krell, elle acceptait d’abandonner ces espoirs mourants, ces aspirations brûlantes, ces élans impérieux qui la poussaient toujours vers les grands espaces, vers la solitude et l’isolement d’une existence toute livrée aux caprices de l’immensité.

Je l’ai aimé, que dire d’autre ? Il était le centre de mon univers, comme il l’était pour son peuple. Nous étions unis. J’ai tant de souvenirs de lui, comme s’il ne m’avait quittée qu’hier, tant de peine aussi, à convoquer les mânes de cet époux qui fut mien. J’ai encore au creux du ventre les frissons de ses baisers, et le feu qui habitait son regard, comme s’il était encore là, que son souvenir s’attardait sur moi comme le fantôme de ces mains lourdes sur ma chair flétrie. Je craignais qu’il ne me brise, tant il était immense, comparé à moi. Je n’étais que faiblesse et insignifiance, mais il fut le premier à me rendre mon honneur, ma fierté et ma dignité. Par lui, grâce à lui, je fus reine, et reine je l’étais déjà lorsqu’il m’a contemplée pour la première fois. Dans ses yeux j’avais vu alors la seule chose que je recherchais : jamais il ne me vit comme une chose, comme un objet, comme une esclave. D’avoir lui-même trop connu les fers de l’emprisonnement, il n’aurait pu concevoir un seul instant de me considérer de la sorte, et sans doute notre relation était-elle partie sur des bases bien plus saines que je l’avais songé alors.

Nous étions deux fauves qui s’inclinent et se couchent, sachant chacun quel danger nous recelions. Peut-être cela avait-il attisé la flamme, aux premiers instants. Le goût du danger, ce charme vénéneux de la mort que l’on frôle et qui se profile dans un regard adoré, toutes ces voluptés funèbres ont séduit mon cœur alors, tout bercé de songes mortuaires et de désirs obscurs. Il était fait pour la guerre, pour le sang et les assauts, il avait cette âme toute faite de flammes que j’aimais attiser pour m’y plonger toute entière, m’y laisser consumer, comme pour m’y noyer et disparaître.

Je me serais laissée mourir avec plaisir, pourvu que ce fût dans ses bras, à l’un de ces instants de volupté splendide où nous traversions des nuits sans sommeil au milieu des draps froissés.


Hélas, et nonobstant un enthousiasme immodéré pour la conception d’un héritier, leur mariage se révéla longtemps stérile. Les affaires de l’État et le caractère relativement peu monogame de l’empereur poussaient en sus les époux loin de l’autre de façon assez fréquente, ce qui ne facilitait sans doute pas la coexistence. Morrigane s’y fit, d’autant que son caractère orageux et sa fierté la portaient souvent à s’opposer de front à Krell en certaines affaires, encore qu’elle lui reconnût bien volontiers la préséance en ce qui concernait des domaines qu’elle estimait siens : aussi curieux que cela puisse sembler de la part d’une femme de nature aussi décidée, elle n’aimait pas gouverner. Rien ne lui plaisait plus qu’une solitude choisie, ou la compagnie réduite de ses dames et des quelques concubines qu’elle appréciait ; après tout, elle n’avait jamais été ni formée ni éduquée pour le dur métier de reine, et elle avait au moins la lucidité de reconnaître bien volontiers qu’elle n’entendait rien en certaines choses.

Elle se tint à l’écart des guerres, chaque fois. C’était un crève-cœur que de laisser son époux partir au loin avec la crainte de ne jamais l’en voir revenir, et elle apprit avec le temps à composer avec l’angoisse familière des femmes de soldats. Reines ou paysannes, le lot est le même, fut-on femme d’un héros.

Et un jour, il ne revint pas.

Il n’était pas mort. Mon esprit s’y refusait, et de toute évidence, il ne l’était pas : pas de corps, pas de funérailles, pas de mort glorieuse et de sépulcre au grand roi. Pas de pavane funèbre, pas de long et lent voyage depuis les confins qui l’avaient vu tomber, jusqu’à la ville qui portait son nom. Jusqu’à moi.
L’aiguillon terrible de l’absence me creva le cœur et d’une certaine manière, je crois bien qu’avec cette disparition, c’est un peu de moi-même qui s’est enfui, qui a dépéri et n’est jamais revenu ensuite. Je dus faire mon deuil. Celui de mon époux, celui de notre gloire, celui de ces années bénies tout auréolées de ses exploits, lorsque s’épanouissait la pleine maturité de ma vie. Tout sombra dans l’obscurité et seule, je fus : seule, au milieu des loups.


Car de bien tristes auspices saluèrent cette première régence de l’impératrice : la sécheresse implacable qui fit naître des craintes de famines dans les territoires occidentaux qui longeaient les nouvelles provinces du Rhovanion, puis une menace bien plus terrible et plus mortelle qui achevèrent de vouer ces temps au trépas. Car c’est alors que les morts s’élevèrent en Terre du Milieu : on racontait d’étranges songes et de bien mystérieux contes sur ces fantômes meurtriers qui ravageaient et emportaient quiconque avait le malheur de croiser leur route, et des valeureux héros qui s’était éperdument lancés dans la quête irrésolue de ces lames, ces neuf lames chimériques que l’on disait les seules à même de vaincre ce fléau.

Morrigane elle-même n’y croyait qu’à peine, et elle s’était presque résignée à cette fin lamentable : elle ne régnait plus que sur une forteresse de courants d'air, que sur des débris abandonnés, des vestiges d’une gloire enfuie. Tout n’était que grisaille et chagrin, tout était sans espoir, jusqu’à cet appel : un conseil se formait, loin dans l’Ouest, pour décider du sort des royaumes livrés à la menace sourde des défunts revenus hanter les vivants. Peut-être fut-ce là son chant du cygne, peut-être un sursaut, un ultime sursaut pour se convaincre que tout n’était pas perdu : Morrigane partit rejoindre les autres puissances de ce monde. Ce fut par orgueil, autant que pour plaider la cause des siens auprès des ennemis d’hier. L’empire de l’Est, fut-il en déclin, ne pouvait être absent de la table des négociations, c’était impensable.

Alors, il y eut comme un miracle, car ce n’est nul autre que son époux en personne que Morrigane retrouva sur les rives de Dol Amroth.

Je ne sais que dire de cet instant : à la fois les larmes, à la fois la joie, à la fois la honte. Il m’avait laissé un empire entre les mains et je ne lui rendais que des cendres. Pourtant, pourtant j’étais en colère, je m’en souviens très nettement : pourquoi m’abandonner ? Sans doute avait-il ses raisons, car j’avais encore alors une confiance aveugle et irréaliste en mon époux, une confiance qui n’aurait pas dû être, je ne le sais que for bien à présent. Je n’ai pas vu, alors, trop troublée que j’étais, trop obnubilée par les vestiges d’un amour qui n’était plus déjà qu’une ruine que je tâchais de faire reverdir en vain.

Notre chant du cygne, oui, car à la dernière étreinte de ces retrouvailles, ce fut la croisée des chemins qui s’ouvrait face à nous. Des routes bien distinctes devaient nous amener bien loin l’un de l’autre, et pour ma part, sceller ma fin.


Curieusement, après des années de mariage sans progéniture, ce fut lors de ces ultimes retrouvailles que Morrigane tomba enceinte. Elle ne s’en aperçut que beaucoup plus tard, lorsqu’il fut en vérité trop tard pour l’annoncer au père qui était déjà loin, et qui sans doute ne songeait plus à cette ombre couronnée qu’était son épouse. Dès lors, ce ne fut rien d’autre qu’une longue et lente chute pour cette impératrice qui se fanait dans une maternité morbide qui lui prenait toutes ses forces. Revenue enfin à Dol Guldur où se tenait le conseil qui devait nommer une nouvelle autorité à la tête de l’Empire, Morrigane ne manqua pas de faire une arrivée remarquée : dans un sursaut d’orgueil ou de folie, elle avait tenu tête à tous, et s’était clairement affichée comme la légitime souveraine du Rhûn et de ses états vassaux, sapant d’un seul coup les efforts du général Torn pour constituer un semblant d’unité. Mais que pouvait-elle faire ? Accepter de se voir reléguer au rang de figure du passé, se voir dépossédée de tout au profit d’un usurpateur, alors même qu’elle portait l’héritier de l’empire ? La colère, l’humiliation, où quelque chose d’indéfinissable parla par sa bouche, ce jour-là, comme une bête mourante qui vit ses derniers élans, ses derniers souffles, pour mener une ultime bataille.

Mais hélas, elle n’en eut pas la force. La rébellion qui se déclara parmi les chefs de clans la chassa de son palais, la réduisit à l’exil avec pour seule compagnie ce garde du corps qui avait osé la menacer. À Dol Guldur, Sefir Danse-la-Mort en personne était venu proposer ses services à l’Impératrice, de la façon la plus cavalière et la plus périlleuse qui soit : déjouant la garde étroite de la reine, il l’avait prise en otage sous les yeux de son général afin de lui prouver ses talents inestimables. Il ne fallut guère tergiverser quand on savait quelle position inconfortable était celle de la souveraine : une centaine de chefs de clans n’étaient qu’à un meurtre du trône impérial.

Il y eut la fuite, alors, éperdue, désespérée, au cœur de nuits de tourmente fissurées de souffrance et d’une faiblesse grandissante qui s’imposa bientôt comme la perspective d’un trépas à venir, et qui fut en vérité celle de l’enfant que portait Morrigane.

Étranges temps, étranges heures. Je me consumais de rage, je me consumais de honte, et je n’avais pour vis-à-vis que l’allure funèbre de ce Haradrim obscur qui s’était tant fait remarquer, à Dol Guldur. Au moins avait-il prouvé par le menu que notre sécurité n’était pas au point, mais je n’aurais su décrire alors les sentiments mêlés qui étaient les miens : il m’intriguait autant qu’il me hérissait par son arrogance tranquille, et comme j’avais haï Krell au départ, je haïssais Sefir. C’était une inimitié bien plus grande, forte, viscérale, lovée dans le creux de ce ventre qui se crevait de douleurs causée par l’enfant.

Mais il était Sefir. À peine plus aisé à déchiffrer qu’un chat noir dans une nuit sans lune, plus meurtrier qu’un fauve affamé, à peine plus qu’un chatoiement de métal et d’émeraudes dans un recoin, juste avant le coup fatal. J’en éprouvais la même fascination qu’à observer des reflets de lumière sur le fil d’une épée. Sans doute ai-je retrouvé en lui quelques attraits qui m’avaient fait aimer mon époux ; sans doute était-ce en souvenir de cela, autant que par la nécessité de l’État et que pour notre survie que j’acceptai de lui ouvrir les bras lorsque s’imposa à moi le dilemme qui suivit la mort du bébé.

Je n’ose me souvenir de ce que je ressentis lorsque je le perdis. Tout s’était effondré, désagrégé, alors qu’avec le sang et tout le reste, je laissai partir la seule chose qui me restait de mon époux, comme une preuve flagrante que notre union, que nous étions voués à l’échec. Il était trop tard pour l’amour, trop tard pour engendrer, trop tard pour une lignée maudite. Je ne portais que la mort.

Mais quelles étaient mes chances de survie, sans cette progéniture ? Elles étaient nulles, j’étais un obstacle, quelque chose de négligeable : pour espérer conserver un semblant de statut, je devais accomplir mon devoir.

Alors, Sefir chuchota dans l’ombre : il fallait concevoir un autre enfant.


Immédiatement, Morrigane flaira une manœuvre, dont elle ne saisissait pas tout à fait la raison profonde, mais qui lui paraissait claire : c’était une occasion idéale pour mettre le sang de Sefir sur le trône du Rhûn, et rien n’empêchait l’homme de bouleverser les prétentions dynastiques de tous les autres en se réclamant père de l’enfant à naître... Non sans manquer au passage de souiller la mémoire du couple impérial. Le jeu en valait la chandelle, après tout : il y avait de quoi profiter de cette ouverture inespérée pour celui qu’elle ne considérait comme guère plus qu’un simple assassin issu d’un ordre obscur. Il y avait de quoi devenir roi, et coiffer au poteau les innombrables chefs de clans qui se disputaient les restes du Rhûn, avec en plus de cela des justifications bien plus solides que la plupart de ceux qui avaient un jour arraché le pouvoir et la couronne aux mains de leurs adversaires par le passé.

Or donc, la première réaction fut un refus d’autant plus net qu’elle était épuisée par cette fausse-couche et ne souhaitait aucunement s’abaisser à cela. Mais il fallut se souvenir, de son devoir et de sa survie : ce fut un sursaut, encore un, probablement le dernier. Sans un enfant, elle n’était plus rien, et le sort qui l’attendait serait autrement moins aimable que la perspective d’une longue agonie paisible dans la quiétude du palais reconquis, s’il l’était un jour. Ne serait-ce que pour lui assurer une fin plus tranquille, Sefir réussit à la convaincre, d’autant qu’il fallait un héritier au trône, si Morrigane ne voulait pas voir l’œuvre de toute une vie balayée en si peu de temps... Elle ignorait tout du destin de Krell, encore qu’il y eut des rumeurs, ça et là, à peine assez tangibles pour y prêter l’oreille ; elle ne pouvait croire en son retour, il n’avait rien dit, rien fait, ne s’était pas montré, et Morrigane ne croyait même plus à l’espérance naïve qui la poussait à imaginer le pouvoir de l’empereur restauré comme autrefois. Les temps avaient changé, tout avait bien bien trop changé. Elle n’avait pas le loisir d’attendre, juste celui d’agir. Alors elle accepta, parce qu’ainsi, ils avaient tous les deux ce qu’ils voulaient : elle avait son enfant, et lui... lui avait quoiqu’un être aussi mystérieux que lui puisse vouloir. Morrigane ne put être certaine de ses intentions, alors.

Il est venu à moi comme la brise vient à la nuit. Cela sembla presque naturel, comme une évidence longtemps ignorée, comme si nous avions d’instinct trouvé le bon chemin. Je n’ai pas ressenti de honte, parce que je ne cédais pas à un quelconque besoin égoïste, non ; je ne faisais que mon devoir, et cela me dédouanait de toute culpabilité. Alors, peut-être ai-je souri, un peu, comme je ne souris jamais qu’aux plus profondes des ténèbres, qu’aux heures les plus secrètes et les plus solitaires de la nuit, alors qu’il était assoupi tout près de moi. L’amertume me serrait la gorge, mais j’étais sans regret, sauf peut-être celui de n’avoir pas plus tôt imité mon époux dans ses innombrables entorses à notre mariage. Je n’ai pas regretté, non, les élans puissants qui me chaviraient les entrailles, je n’ai pas regretté le moindre geste, rien.

Une partie de moi-même en chérit le souvenir, cette part de moi qui se délecte des haines comblées et des désirs noirs qui en naissent, qui frissonne de ces seuils indistincts où les contraires se mêlent et s’affrontent pour se lier en d’obscures voluptés.


Le subterfuge fonctionna, et de l’enfant qui fut perdu, nul ne dit mot : sans doute que Sefir sut s’assurer à sa façon du mutisme soigneux de ce qui restait de l’entourage de la reine... Et nul n’en sut rien, en vérité, si ce n’étaient eux. Morrigane n’en avait cure, de toute manière, car autant ses intuitions propres, quelque sagesse de femme inspirée par les murmures des esprits, que les oracles eux-mêmes étaient formels. Elle était condamnée, d’une façon ou d’une autre, car si la grossesse elle-même ne la tuait pas, ce serait l’accouchement qui le ferait.
Tristes augures, bien sinistres temps... Même la reconquête, même les exploits guerriers de Torn à qui la reine vouait une affection indéfectible en même temps qu’une reconnaissance sans bornes ne suffirent pas à rallumer un peu de joie, un peu de vie dans ce cadavre en devenir. Elle se savait sur la fin, vouée à un seul but, alors à quoi bon ? Oui, son trône était de nouveau consolidé, un nouvel âge prospère qui s’ouvrait pour le Rhûn, grâce aux efforts conjugués de ceux qui auraient mille fois mérité mieux qu’elle la couronne et le culte impérial. C’était Torn, qui avait sauvé la gloire des Orientaux et rendu leur fierté à ces peuples déchirés, et c’était Sefir qui avait veillé à la bonne marche du palais. Avec une amertume grandissante, même si elle assurait encore ses devoirs du mieux qu’elle pouvait, Morrigane se sentait briller par son inutilité.

Parce que tout avait perdu sa saveur, elle n’en ressentit pas la moindre colère. La lumière ou l’obscurité, le jour ou la nuit, la soie ou la cendre. Plus rien n’importait sinon l’enfant. Il était le centre de l’univers, ses besoins régissaient chaque seconde. Morrigane elle-même n’existait plus vraiment, réduite à l’état de simple réceptacle, comme un vase encore un peu encombrant dont on ne savait que faire et dont on aurait presque hâté la fin.

Et puis, il y eut Sefir, encore. Rien n’aurait pu préparer la reine au rôle qu’il s’apprêtait à jouer lorsqu’il demeura près d’elle, dans le grand palais de Krell-kain à demi déserté, au milieu des ruines de son ancienne vie. Torn parti au loin représenter l’empire à un énième conseil que la reine jugeait vain, il ne restait plus qu’elle et son garde du corps, en plein coeur de cette capitale reconquise où tout changeait, tout se mouvait, où rien ne semblait plus vraiment certain. Au cœur de ces appartements si bien défendus, dans ce Saint des Saints à peine profane qu’était la chambre de la déesse-reine, tout finit, et tout commença. Au seuil du trépas, Morrigane découvrait un ami, et des ossements blanchis de ce sépulcre qu’elle avait à la place du cœur, quelque chose de nouveau s’éveillait, quelque chose qu’elle ne sut nommer qu’à l’heure fatale où il fut trop tard pour le dire.

J’ai parlé, beaucoup. Je n’avais rien d’autre à faire, de toute façon. Sefir a pris les rênes, ou bien les lui ai-je laissées : s’il voulait le pouvoir, eh bien, qu’il se réjouisse, il l’a, et ma confiance tout entière, cette confiance lasse de se méfier et qui se dit "à quoi bon, puisque cela sera sans moi". Je suis égoïste, sans doute, mais je n’en ai cure, que l’on me pardonne de ne pas vouloir sacrifier jusqu’à la plus petite parcelle de moi-même au service de mon pays. Je ne suis pas une bonne reine, ni une bonne épouse, mais cela n’est que broutille, il est trop tard pour m’amender. Qu’en ai-je à me soucier ? Mon rôle n’est pas là, mon rôle n’est plus celui-là, c’est terminé. Je ne suis plus reine, à présent. Sefir promène à ma place un sosie, une jeunette qui revêt mes robes et mes voiles et se fait passer pour moi, afin selon lui de ménager ma santé, et de me protéger. Je suis le secret le mieux gardé de l’empire, et dans l’ombre, je dépéris à mesure que l’enfant grandit. Je suis un vase, je n’existe que parce que je contiens quelque chose, et quand cela me sera enlevé, je ne serais plus rien, je n’aurais qu’à m’effacer.

Voilà la métaphore : comme un œuf, il faudra me briser, il faudra que je meure pour sortir de mon ventre ce que je porte. Triste destin.

Il n’y a que Sefir, je crois, pour oublier cela. Sa compagnie égaie mes derniers jours, encore que la gaieté soit un mot bien extrême pour nos rires las d'anciens prématurément rongés par la vie... Nous sommes emplis de tristesse et d’aigreur, tous pleins de regrets, nous en rions parfois comme rient les corbeaux des infortunes des vivants. Nous nous sentons vieux. Peut-être même vieillissons-nous ensemble, l’espace de quelques mois, comme une vie en accéléré. Je termine mes jours d’une façon bien plus paisible que je ne l’avais espéré, appuyée sur un bras amical, comme une aïeule que l’on promène. Je hante au crépuscule les terrasses de mon palais, j’écoute le monde tourner autour de moi.

Et lorsque je songe à ces derniers temps, à tout ce que j’ai traversé, il ne me reste plus qu’une terrible sensation d’inachevé.


Les mémoires s’arrêtaient là. L’encre vacillait, la main avait tremblé, les feuillets s’amoncelaient, mais il n’y avait pas de mots, pas de trace, pour raconter les derniers jours : comme toujours, le récit s’achève avant la fin. Morrigane avait survécu, un peu, à son enfant, juste assez pour le voir, juste assez pour l’aimer un peu, et le voir enlevé de ses bras trop faibles. Le destin était écrit, et il était écrit sans elle : Sefir régent, le bébé entouré d’une volée de nourrices et de précepteurs attentifs, le monde était prêt à tourner sans elle, il ne lui restait plus qu’à s’en aller, privée de sa valeur, sans rôle échu ici bas. Elle avait terminé de jouer sa partie, s’attarder eut été une erreur.

Alors l’impératrice mourut sans bruit, au creux d’une nuit profonde comme une vasque d’encre, fermant les yeux sur un univers où elle n’avait plus vraiment sa place. Dans son dernier sommeil, sans n’avoir jamais fait ses adieux, elle partit, un peu, s’arrachant aux souffrances, aux langueurs, aux fièvres de ce corps trop usé, déchiré par la mise au monde d’un enfant qui lui avait pris toute son énergie, toute sa substance. C’en était fini pour elle, et sur la fin, elle n’avait espéré que cela : partir. Ne plus sentir le poids étouffant de la certitude d’être désormais de trop. Même la sollicitude de Sefir n’avait pu soulager la blessure vive et persistante de voir chacun détourner le regard de sa carcasse périssante et l’amertume de se savoir comme un objet brisé qu’on attend de pouvoir mettre au rebu.

Il y avait pourtant un endroit fait pour elle, quelque chose, quelqu’un, pour qui elle avait encore de la valeur, une place où se réfugier. Il était trop tard, Morrigane le savait, mais elle s’obstina, accrocha les lambeaux de son âme vagabonde à celle de l’homme qui avait tant veillé sur ses derniers jours. Sefir, le fidèle. Sefir, à qui elle se désolait tant de n’avoir rien avoué, comme si à l’instant du trépas tout était devenu plus clair, et que dans les remous des ultimes instants les nuées s’étaient ouvertes sur ce qui était, et non sur ce qu’elle croyait être. Morrigane avait été trop lasse, sans doute, pour oser aimer, ou même l'admettre. Elle avait fait taire les petites voix, les regrets, le chagrin lancinant d’être passée à côté de cet homme qu’elle aurait pu tant aimer, d’avoir perdu sa vie à courir après des chimères, d’avoir rompu les promesses et dilapidé les serments, enterré l’innocence en même temps que ses propres enfants. Sur la fin, elle avait tout ignoré, parce que tout était trop lourd, parce qu’à un pas de la fin on se rend compte souvent de tous les remors, de toutes les erreurs, de tous les échecs... Et parfois, on oublie. Elle avait chassé tout cela, fait le vide, pour qu’à la fin il ne reste rien.

Morrigane était morte, mais elle était revenue. Elle n’était pas vraiment partie. Juste, se disait-elle, juste un petit peu, me reposer auprès de lui. Après, je m’en irais.

Étranges temps, alors... Fantôme sans attache, elle erra. Elle murmura des berceuses au guerrier endormi, distilla de doux rêves, tissa ses nuits de visions vagabondes, de souvenirs fugaces, de sa présence toujours changeante. Alors, elle goûta à ce qu’elle avait toujours espéré, voulu, recherché, à cette ivresse qui avait hanté ses années de jeunesse, ce fantôme de mot qui n’avait jamais cessé de faire vibrer son cœur : un peu de liberté. Il n’y avait plus d’attaches, plus de devoir, plus d’entraves, elle faisait à sa guise, et surtout elle pouvait demeurer, à demi existante, à demi consciente, auprès de celui pour qui elle avait persisté ici-bas, comme une brume qui s'attarde.

Encore, un peu, encore un peu, juste rester près de lui...

Des promesses en l’air, des promesses de spectre. Morrigane ne voyait plus le temps passer, et les mois s’étiraient en années sans qu’elle ne parvienne à se résoudre de partir tout à fait. N’avait-elle pas ce dont elle avait toujours rêvé ? Aucune entrave ! Un monde sans substance, sans goûts, sans couleur, mais dont la ravissante immatérialité était ô combien propice à une totale liberté. Elle n’y était pas seule, en plus de cela : un peuple d’esprits, de spectres, d’âmes sans but, partageait ses pérégrinations insoupçonnables. Elle revint de cela riche d’enseignements et de secrets indicibles à présent qu’elle faisait partie de ces mânes qu’elle priait autrefois. Mais toujours c’était à lui qu’elle revenait, à Sefir, à l’aimé.

Sans doute garde-t-elle comme un trésor l’amertume infinie née d’une seule et unique étreinte trop furtive, et comme un joyau le désir obscur qui en est né.




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NilùNombre de messages : 2618
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MessageSujet: Re: Morrigane Agarwen    Morrigane Agarwen  EmptySam 31 Oct 2015 - 21:27
Très belle plume !

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Bon jeu Smile



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Morrigane Agarwen

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