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 DES GRAINES DE SESAME DANS LES LEMBAS

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Jes’Aoma Arlaine
Embu
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MessageSujet: DES GRAINES DE SESAME DANS LES LEMBAS   Mer 19 Juil 2017 - 20:52

AUX ORIGINES DU VENT (Liminaire, HRP)




Les histoires de nos vies sont ponctuées, parfois, de contrariétés. Comme d'autres qui se sont croisés dans leur jeunesse, puis retrouvés bien plus tard (Simon Liberati, "Eva"), les personnes aux sources de ce qui suit ont plusieurs fois manqué de prendre le même bus, le même jour, pour voyager ensemble le temps d'une histoire. Comme deux électrons reliés, mais dans deux mondes parallèles, ils sentent l'autre mais ne l'ont pas encore rencontré. Ils en meurent d'envie, sont fébriles et sentent en eux quelque chose se passer. Tengo et Aomamé (1Q84), rassemblés en haut de la balançoire. Enfin ; ils se sont rejoints.
Bientôt donc... patientez... ils tremblent de faire leur entrée sur scène ; pour l'instant, ils ont juste peur, alors qu'ils font face à leurs claviers.
Puis le vent souffle...
© Gab MacFarland



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Jes’Aoma Arlaine
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MessageSujet: Re: DES GRAINES DE SESAME DANS LES LEMBAS   Ven 21 Juil 2017 - 6:55




La plus belle chose qu’elle n’ait jamais vue tenait dans ses mains. Dans l’univers qu’elle découvrait depuis tant de mois, elle aurait pu tout aussi bien porter son intérêt sur des objets. Eux aussi relevaient souvent du miracle à ses yeux. Mais non, ce qu’elle entrevoyait dépassait le reste.

Jes’ avait entrepris un long voyage. Et avoir quelques relations d’affaire l’avait aidé à trouver sa route. Fondcombe, la cité des elfes, impossible à dénicher pour qui méconnait les subtilités des sentiers de ces montagnes. Jamais pourtant elle n’aurait imaginé découvrir un endroit à ce point magnifique. Le luxe, l’opulence, elle n’en avait jamais fait l’expérience dans la capitale du Gondor mais l’intuition la poussait à penser qu’il n’était pas question de la même chose. Ici régnait un équilibre entre l’air et la pierre, la feuille et le sous-sol. Et les habitants ne semblaient pas avoir besoin de portes ni de serrures pour vivre. Un espace ouvert, où chacun pouvait aller à sa guise.

Des étrangers, dont elle, on en voyait très peu. Le plus souvent, de lointains « cousins » des forêts, avec leurs manières encore plus silencieuses de se mouvoir. Mais vraiment, des gens du Rohan, elle avait dû en croiser deux en plus de six mois. Et aucun gen  de petite taille et grands pieds comme on disait à Edoras. Le pays des elfes… Il lui avait fallu s’adapter. Ici, on n’avait aucunement besoin des services qu’elle se savait capable de rendre. Dans ce qui se rapproche d’un monde parfait, quelle pouvait bien être sa fonction ? Un travail utile, quelque chose justifiant son existence… Jes’ dut se rabattre sur le choix le moins évident de prime abord car ici rien n’était sale. Comme si la poussière demeurait inconnue. Le ménage. Enquêter, espionner pour déterminer quand, et surtout comment les habitants tenaient leur environnement dans un tel état de… pureté. D’interminables heures avaient passé avant qu’elle n’ait un fragment de la réponse et du coup, devenir l’un des bras armés de cette propreté surnaturelle devint une évidence.

Ainsi occupait-elle ses nuits, à « passer le chiffon ». Expression bien maladroite mais elle n’en connaissait aucune en langue elfique, encore moins ce qui concernait une zone d’ombre de cette civilisation. Jes’Aoma n’avait en outre jamais conversé avec les autres petites mains, elle était la seule non-elfe. Le mystère demeurant de savoir pourquoi la tolérait-on. Peu lui importait. Sa tâche, discrète, monacale, aux apparences vaines tant la poussière n’existait pas ici, elle l’aimait. Surtout au petit matin, quand ils se réveillaient, se levaient et débutaient leur journée par un temps de méditation, à regarder s’ouvrir les fleurs, tomber les gouttes de rosée… Jes’ était heureuse. Et puis, vivre ainsi constituait un excellent moyen de découvrir leur vie quotidienne, au travers de tous ces objets, parfois semblables, le plus souvent différents de ceux remplissant le même usage dans le pays des Hommes. Chaque nuit devenait une découverte. Qui la remplissait d’une joie simple.

Elle ne se rendait pas compte de ses manières intrusives. La seconde de trop, l’arrêt du geste, dû à un questionnement, même légitime, revenait à signifier aux elfes leur étrangeté, suscitant une curiosité malvenue, pourtant seulement maladroite. On a beau être habituée à passer inaperçue pour ne pas déranger les clients, jamais on ne devient transparente à Fondcombe. Trahis par nos façons d’être bruyantes, nos dérapages et questions d’enfant.
Jes’ avait cherché à percer le secret de la répartition des tâches, se rendant compte qu’elle mettait le bazar dans un roulement établi. Par ses méthodes et par le choix de ne s’occuper que de certains lieux. Mais comme aucun  de ses condisciples ne lui parlait en langue commune, elle ne savait comment faire pour rétablir l’ordre. Avec le temps, la fourmilière nocturne avait appris à travailler autour d’elle, comme si les territoires dont elle s’occupait étaient une zone grise. Elle faisait aussi bien que les autres, rien ne pouvait être dit de ce point de vue. Mais elle était à la marge.

Ainsi les semaines puis les mois passèrent, dans une sérénité nouvelle pour elle. Un confort jamais connu lui permettant de vivre sans souffrir, dans un recueillement quotidien. Lentement, des pensées neuves en elle se firent jour. Une chose lui brulait l’esprit, par-dessus toutes les autres. Apprendre. Apprendre leur langue, espérer au moins comprendre les mots à défaut d’accéder aux subtilités des pensées. Mais au moins apprendre. Alors, en tenant entre ses mains ce petit bout de parchemin en langue elfique, elle ressentait l’exaltation du contact avec une relique. Des traits, souvent courbes, penchés, effilés. Avec des signes dessus, dessous, sur les côtés. Pour elle qui ne savait pas bien lire en langue humaine, au plus en avait-elle appris les principes de construction des mots, tout cela relevait de la magie. C’était donc le pouvoir des elfes, une capacité à écrire des pensées complexes, subtiles, avec la plus grande élégance, le raffinement absolu. Chercher… Des consonnes, des voyelles, elle pouvait au moins l’imaginer. Du peu qu’elle savait. Mais eux, avaient-ils un système du même genre ? Comment cela pouvait-il se construire ? A vrai dire, elle n’y comprenait fichtre rien. Mais tenait en ses mains un objet fascinant à ses yeux. Les traces se ressemblaient tant, pour un peu on croirait que les mêmes mots se répétaient sans cesse. Etaient-ce des mots d’ailleurs ? Ou alors des sons, une litanie… Elle voulait apprendre, il le fallait. Dépasser l’usage d’une dizaine de formules lui donnant l’impression qu’elle devenait elfe. Dire des choses toutes faites ne constituait aucunement un premier pas vers la maitrise d’une langue. Il faudrait des années. Prête, elle l’était. Et pas assez bête pour croire que la seule connaissance des mots lui permettrait de parler le langage des elfes. C’était toute la culture elfe qui exerçait sur son esprit une fascination totale. Juste de quoi entamer le processus… un coup  de pouce...

Mais si peu nombreux étaient les elfes qui lui adressaient la parole dans sa langue. Cela avait ses bons côtés, la tranquillité s’en trouvait garantie. Il lui fallait désormais choisir entre demeurer invisible à leurs yeux, invisible donc ignorée, ce qu’une partie d’elle voulait à tout prix... Ou entrer dans le jeu et devoir s’impliquer, à nouveau exister. Jes’ s’y sentait prête. Et l’allure poétique de ces signes, leurs majestueuses rondeurs, représentait un objectif précieux. Qui valait bien des sacrifices.

Apprendre, apprendre enfin… Pour sortir de ce carcan. Etre capable de mettre des mots sur les émotions, les pensées… On existe pour l’autre par ce que l’on est, aussi par ce que l’on dit. La petite sentait bien qu’elle manquait de cette liberté d’exprimer justement son être intime, sans indécence mais dire. C’était une question de finesse, dont elle manquait. Au-delà de son vécu, le panel des nuances s’avérait insuffisant pour échanger comme il l’aurait fallu. Tel était bien l’enjeu de cet apprentissage. En avait-elle pleinement conscience, évidemment non mais cela suffisait à justifier cet élan. Jes’ avait l’intuition que la chose à faire passait par là. Etre capable de lire ce parchemin. Et tous les autres. Saisir les propos informulés et pourtant présents, comprendre.  

Une autre facette de ce morceau de papier expliquait l’origine du frémissement qui l’animait en ces instants. Elle était dans la maison, ce n’était pas le mot car elle-même avait du mal à déterminer où se situait le seuil et où se trouvaient les limites de la « propriété »,  de ce garçon… Une fois encore un mot mal approprié. C’était un elfe, pas un homme. Aussi le décrire comme un homme serait malhabile. N’était-ce qu’un garçon ? Au sens jeune homme ? Dire un âge pour un elfe revenait à compter dans une unité qui lui était étrangère. Et puis, en outre, fallait-il attendre cent ans pour être un elfe adulte ? S’il n’avait que cinquante ans, était-il donc un bébé ? Une chose était certaine, par deux fois, ils s’étaient touchés, sans qu’elle ne l’ait recherché le moins du monde. Elle replaçait de manière imprécise un objet sur le meuble. Et lui avait saisi sa main pour l’aider à trouver l’orientation exacte nécessaire à l’harmonie d’ensemble. Existait-il un masculin elfique pour le mot fée ? Des gestes infimes, un regard maternel. Ne voulant pas passer pour une idiote, elle n’avait pas demandé les raisons de cette exigence millimétrique. Et de toute façon, il fallait reconnaître qu’elle pensait à autre chose en ces instants. De manière surprenante, la peau elfe n’avait pas de réelle différence avec une peau humaine. Au contact, une sensation connue... Mais dans ce contexte précis, par deux fois, elle s’était sentie aspirée par le ciel, et n’avait rien trouvé de mieux à dire qu’un merci dérisoire, susurré avant de s’enfuir habilement pour reprendre son souffle, disparu dans l’aventure.

Avec le temps, le moment de la nuit où elle s’attaquait au ménage de la zone grise de Fondcombe où il habitait était devenu le paroxysme de son travail. Jes’ acquit avec les semaines la conviction qu’il l’espionnait par moments mais les elfes sont tellement discrets, habiles à évoluer sans être repérés qu’elle ne parvenait jamais à en être sûre. Elle avait fini par se dire qu’elle se faisait des idées, comme toujours. Une fois suffisait, elle ne comptait reproduire les mêmes espoirs déçus. Pourtant, elle ne put se retenir de rechercher le mot « Idril » dans ce parchemin. Car c’était son prénom. Comment cela pouvait-il bien s’écrire dans leur langue ? Quatre lettres, peut-être plus car en langue elfique, qui sait, des sons cachés devaient nécessiter un codage complexe. En bas de page, si les elfes signaient leurs lettres eux aussi et si cela en était une… Idril…

Quelque chose était en cours, ses doigts tremblaient de joie, tenir un morceau du savoir espéré désormais. Ils ne tenaient d’autant pas en place que cela touchait à lui.

- Id… Ud… Od…. Ça m’énerve…

Elle cherchait à comprendre, oubliant tout autour d’elle désormais. Le sort l’avait frappée, elle ne pensait plus à autre chose. Mais apprendre à lire seule est impossible, surtout une langue aussi étrangère. Elle s’acharnait. Au bout d’un certain temps, Jes’ finit par oublier ce qu’elle avait à faire ici, dans la nuit. Peut-être se croyait-elle face à une peinture, une formule magique pouvant d’elle-même se convertir en langue humaine au hasard d’un regard posé là où il faut, quand il le faut… aussi fut-elle froidement ramenée à la réalité par la masse sombre se tenant devant elle soudainement.
La honte, la crainte, elle allait se faire reprocher, à juste titre, de fouiller dans des affaires personnelles. Pire que le vol, l’indiscrétion.

- Pardon monsieur….

Et encore, le dernier mot fut inaudible tant la sensation de mourir la parcourait de haut en bas. Foudroyée. Si elle avait eu accès à leur langue, elle aurait pu expliquer les raisons de sa curiosité, de son envie de faire partie d’eux. Si elle avait eu les codes, elle pourrait s’exprimer avec leur délicatesse. Jes’ n’était rien. Sauf à comprendre qu’une fois de plus elle brisait le rêve par un comportement malvenu. Lui qu’elle avait tant regardé (s'en rendait-elle compte ?). Il croirait à un intérêt seulement mercantile. D’expérience, elle évita de tomber dans ses bras, les fois précédentes, si lointaines, si proches, s’étant soldées par des échecs la meurtrissant tant et plus. Comme ses yeux, qu’elle prit sur elle de retenir de lâcher quoique ce soit. Même fuir ne servirait pas cette fois. Alors elle demeura là, plantée comme une poutre tombée du ciel.

Voilà ce qui arrive aux petites filles curieuses comme toi, se dit-elle.

Le jour se leva, en théorie, il lui restait deux « maisons »  à nettoyer. Les deux dernières avant longtemps. Car les gens de Fondcombe allaient la condamner, au mieux la chasser de leur domaine. Pauvre idiote, croire un instant que l’on peut échapper à sa condition. Le cœur battait à un rythme incohérent, mais c’était trop tard pour dire le nécessaire. Une fois encore, Jes’ avait tout cassé.
© Gab MacFarland




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Idril Felagund
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MessageSujet: Re: DES GRAINES DE SESAME DANS LES LEMBAS   Lun 31 Juil 2017 - 8:11

[Attention, Post un peu, beaucoup (très très extrêmement) long. Prenez donc un café avant de lire ! (ou un thé, pour les Elfes et les Hobbits).]

 

Le geste était simple. Apaisant. Dans le calme de l'arrière-cour, le bois éparpillait sa longue chevelure soyeuse en une cascade dorée qui inondait le sol. La varlope glissait sur la planche avec un son feutré qui m'évoquait le ronronnement félin. Ma propre respiration se joignait au chant du vent qui agitait doucement les arbres et mon corps se mouvait au rythme de leurs branches. Nous étions les danseurs du silence. Mon esprit n'était investi d'aucune pensée. Ataraxie parfaite.

Le soleil déclinait lentement, embrasant d'or et de pourpre le refuge d'Imladris que la nuit ne tarderait pas à couvrir d'étoiles.

Je terminais de rentrer mes outils lorsque des pas résonnèrent avec amplitude sous la voûte de pierre qui communiquait avec ma demeure. Lùindil fit bientôt son apparition.

« Bonsoir ! As-tu fais bombance aujourd'hui ? » demandais-je en guise d'accueil, un sourire au coin des lèvres.

« Je te rend le bonsoir. Pourquoi me demandes-tu cela ? » m'interrogea poliment mon visiteur, intrigué.

« Habituellement, tu as le pied plus léger ».

« Eh ! Se mit à rire Lùindil. Ce n'est pas moi, mais la jeune dame après laquelle je suis entré, qui cause ce bruit »

« Tiens, tiens...Tu es accompagné ? » Continuais-je pour le taquiner.

« Tu n'y es pas ! C'est une petite humaine, du Gondor il me semble...Elle a décidé d'apporter un tamis pour puiser l'eau à nos chères équipes nocturnes. ». Sa moue dubitative montrait clairement ce qu'il pensait de cette initiative. Pendant que je donnais un dernier coup de chiffon à la boîte qu'il m'avait commandé pour la lustrer, Lùindil me raconta quelques anecdotes glanées de-ci de-la sur ses méthodes inhabituelles. Cette fois-ci, c'est moi qui me mis à rire. J'avais l'impression d'entendre le récit de frasques enfantines. Charmantes et innocentes.

« Et en plus, elle ne parle pas un mot d'elfique ! Ou tout juste ! » conclu-t'il, exaspéré. En entendant cela, je relevai la tête.

« Tu aurais dû le dire avant ! m'exclamais-je, assez mécontent. Comment voulez-vous qu'elle comprenne le fonctionnement de la cité si personne ne prend la peine de le lui expliquer dans sa langue ? ».

Un long silence tomba.

« Beaucoup d'entre nous ne s'attendaient pas à ce qu'elle reste... » répondit -il enfin avec soin.

Lùindil était resté poli, mais je n'étais pas dupe. En dépit des mots choisis, la phrase comportait beaucoup de grossièreté. Je lui tendis la boîte, qu'il prit joyeusement, louant le travail que j'avais accompli.

Un saule fut ma couche pour la nuit, que je passai à méditer sur une source d'inquiétude qui ne s'était jamais tarie: les relations entre les différentes civilisations d'Arda. Toutefois, je m'abstins les jours suivants de ramener mes problèmes et chassait ces pensées de mon esprit, oubliant l'étrangère. Les préoccupations de Lùindil n'étaient pas les miennes et je considérais que les gens étaient libres de vivre ici tant que le respect était de mise. J'avais pris la route d'Imladris afin de m'éloigner quelques temps des affaires diplomatiques de la Lorien, je ne comptais pas les retrouver.

Bien que j'ai grandi à Mirkwood, revenir ici me donnait l'impression de retomber en enfance. En ces lieux, vie et quiétude paraissaient aller de soi. Je passais mes jours et mes nuits à écrire, composer, fabriquer divers objets que j'échangeais contre d'autres objets...Les cordes de ma harpe n'avaient pas connu pareilles sollicitations depuis bien longtemps, au point que ma dextérité en souffrait quelque peu. Je ne pensais pas à ce que j'avais fait, ni à ce que j'allais faire. Je vivais simplement le présent. Le temps aurait pu couler ainsi jusqu'à ce que je reparte en Lorien.

Le corps ne vit jamais dans le Passé. Il ne se projette pas dans le Futur. Il existe d'un façon donnée à un moment donné. Le corps ne connait toujours qu'un seul état: celui du Présent.
Il n'en va pas de même pour l'esprit. L'esprit crée, cloisonne, organise, choisit. L'esprit retient les divers états qu'a traversé le corps et sait qu'ils ne sont plus. Il leur donne le nom d'états passés. Grâce à des critères qu'il relève de ces divers états, il en déduit une suite logique qu'il nomme états futurs.
L'esprit crée le Temps.
L'âme, c'est encore autre chose. L'âme est la quintessence de nos Existences. Elle ne fait pas partie de ce monde. L'âme est partie intégrante d'Eru Iluvatar, et lui seul sait ce qui peut advenir.
Le temps aurait pu couler ainsi jusqu'à ce que je reparte en Lorien. Mais de tout ce qui fut, de ce qui est et de ce qui pourra encore être, il me fut octroyé la grâce de vivre ce que je n'avais jamais imaginé possible.

La plus belle chose qui soit donné de voir venait de prendre la fuite avec la grâce d'une biche. Quant à moi, pétrifié d'un sentiment nouveau, je peinai à reprendre conscience de mon existence.

J'avais toujours pressenti les événements.
Le matin de cette bataille qui avait failli causer ma perte, un trouble funeste avait étreint mon cœur tandis que je revêtais l'armure. Lorsque ma mère avait cru périr dans les Monts Brumeux, chassée par les Orcs et les Wargs, une onde soudaine de terreur m'avait laissé pantelant et trempé de sueur sur le sol de la maison d'Amroth.
Je pouvais me confier à mon instinct pour évaluer la confiance que je pouvais placer en quelqu'un, pour savoir s'il me mentait. Mon flair s'était toujours révélé juste, ce qui était utile lorsque j'avais des négociations à mener.
Je n'avais rien vu venir.
Le temps avait suspendu sa course l'espace d'une demi-seconde. Une demi-seconde d'éternité.

Il avait suffit d'un rien. Occupé à écrire un poème, je déambulais sans but dans le patio, le nez sur mon parchemin, afin de parvenir à attraper cette rime qui m'échappait encore. Le sommeil en était repoussé, je devais trouver.
Non loin de moi, la fille dont m'avait parlé Lùindir passait comme à son habitude les meubles en revue, à la recherche d'une chose qu'elle ne semblait pas trouver fréquemment. Je ne l'avais jamais vue que de loin, n'étant vraiment présent que lorsque je venais me reposer ou travailler à mon atelier. Elle avait la manie de déplacer sans cesse mon bois chantant, qu'il me fallait chaque fois remettre en place après son passage. Ce que je faisais avec bienveillance. Elle ne pouvait en connaître l'usage. Cet objet était le résultat d'un travail de longue haleine de ma part et il n'en existait qu'un.
Aussi me dirigeai-je vers la fille, le nez toujours sur mon papier, afin d'essayer de lui faire comprendre simplement quelle devait être la position de l'objet. Je sentais la rime venir, ma plume pincée entre les lèvres. Je mis machinalement ma main sur la sienne afin de lui montrer l'orientation exacte. Et plongeai mes yeux dans les siens.

Deux trous noirs. Deux abîmes de merveille. Une demi-seconde d'éternité, et le reste de ma vie pour en apprécier le fruit.

Je la vis s'enfuir sans me rendre compte qu'elle partait. Si j'avais été maître de moi, je l'aurais retenue pour pouvoir l'admirer encore, avec n'importe quelle excuse. En lieu et place de quelque action pleine de panache, je restai bêtement là, oubliant que je possédais un corps. Un sourire béat sur les lèvres.

Dans les jours qui suivirent, j'allais me réfugier autant que possible aux environs d'Imladris afin de pouvoir réfléchir dans le calme. Ou plutôt afin d'essayer de réfléchir; dans un calme qui n'était qu'apparent et cachait un tumulte que les eaux du Bruinen n'auraient pas égalé en cas de crue subite.

Quelque chose d'étrange avait pris racine en moi. Quelque chose de nouveau, qui me faisait souffrir plus terriblement qu'un coup de dague, qui me dominait plus surement qu'une force des ténèbres. M'éloigner d'Imladris était devenu à la fois libérateur et extrêmement difficile. Une sorte de maladie me mettait en sueur dès que j'essayais de penser à elle, mais si je la perdais de vue, je me trouvais tout aussi mal. Et pourtant ! Penser à elle était devenu soudain mon seul réconfort. Et si par malheur, que dis-je, par bonheur...ou par malheur, je ne savais plus, elle se trouvait à portée de vue, une envie folle de faire des bonds joyeux, de me rouler dans l'herbe, de me précipiter vers elle me prenait soudain. A l'attraction terrestre venait de s'ajouter une nouvelle puissance qui s'entêtait à me faire tomber vers elle.

A force de tourner en rond comme un Warg en cage, je dû me résoudre à envisager la seule solution possible: Je l'aimais.

C'était une chose invraisemblable, que je n'arrivais pas à imaginer. Je n'avais jamais pensé que cela pourrait se présenter ainsi. Ce que je savais de l'Amour m'avait été donné par l'exemple de mes parents. Le hasard les avait placés sur la route l'un de l'autre, et ils avaient su, au premier regard, que leur vie était dorénavant liée. Un Elfe tombait amoureux d'une Elfe, et il pouvait être sûr que c'était réciproque. C'était une chose claire comme l'eau des montagnes. Mais moi, rien n'était limpide dans ce que j'éprouvais ! Le moindre de mes sentiments me paraissait toujours contradictoire. J'étais complétement désorienté. Cette Femme était devenue mon unique boussole... Un Elfe pouvait-il tomber amoureux d'une humaine ?

Il me fallut bien l'accepter. Et avec cela, le risque que ce ne soit pas réciproque. A cette seule pensée, tous les tourments que j'avais endurés dans ma vie parurent s'éveiller avec rage pour m'entraîner dans une obscurité infernale. Une douleur subite m'aveugla un court instant mais la soudaine certitude qu'Elle m'aimait me permit de remonter à la surface.

Malgré toutes les questions que je me posais sur la légitimité qu'il y avait à aimer une femme si jeune, malgré ce qu'on pourrait bien dire, malgré le fait que j'avais l'impression que je m'éparpillerais en feuilles volantes si je me trouvais face à elle, je revins bientôt chez moi avec la certitude instinctive qu'il ne pouvait en être autrement. Ni moi sans Elle, ni Elle sans moi.

J'appris son nom par Lùindil, que je soupçonnai d'avoir immédiatement compris ce dont il s'agissait.
Cela m'était bien égal. Peu à peu, je retrouvais la conscience de mon être et je fus en mesure de réfléchir dans le calme. Travailler à l'atelier m'était d'un grand secours. Occuper mon corps me donnait une contenance et une raison de travailler tard dans la nuit. Très tard même, certaines nuits. Surtout celles où je savais qu'elle serait juste à côté, toujours en quête de...poussière, j'avais fini par comprendre. Chez moi, il était inutile de la chercher sur les objets et meubles de ma fabrication. Mais égoïstement, je la laissais quêter, apaisé par sa présence.

Je tentai bientôt de lui parler, lassé de ces nuits passées à l'observer en silence sans oser l'aborder de crainte de l'effrayer. J'avais tant de choses à lui dire !

Hardiment, je fis un essai et attrapai sa main un soir, tandis qu'elle déplaçait encore mon bois chantant, et soudain je fus complètement obnubilé par cette chose si petite, si fine, si désirable. Tant et si bien que je ne pu faire autrement que la regarder s'enfuir une fois de plus. Mais j'avais obtenu un cadeau sans prix. J'avais entendu, un futile instant, le son de sa voix. Rien de plus qu'un « merci » murmuré, à peine prononcé. Et voilà qu'à nouveau je me sentais flotter.

Ce petit mot, perdu, troublé, m'avait aussi fait espérer qu'elle ait pour moi un peu de cet amour humain qui me serait vital pour le reste de ma vie. Certains jours, je la suivais en silence. Je l'espionnais dans son travail nocturne. J'aimais ses manières de faire. Je m'attendrissais de ses réactions devant certains détails de notre vie. Je cherchais à percer un peu du mystère qui l'entourait. Lùindil m'avait dit: Arlaine. Mais l'elfe qui s'occupait de ma maison avant son arrivée avait dit: Jessaoma. Je la surnommais donc Jess, ce prénom me paraissant plus conforme à ceux que les humains portaient communément.

Il me fallait pourtant parvenir à l'aborder, d'une manière ou d'une autre, sans qu'elle ne s'en fusse; car à mesure que les jours passaient, il m'était de plus en plus insupportable de la voir, là tout près, sans pouvoir lui parler car je sentais que je ne parviendrais pas à la retenir. J'étais également méfiant, il faut le dire. Jamais personne n'avait possédé sur moi un si grand pouvoir.

L'occasion se présenta enfin. J'étais allé faire une promenade nocturne parmi les allées fleuries d'Imladris, humant avec délice la senteur toujours fraîche des corolles épanouies, même fermées pour la nuit. Quand je franchis le seuil de mon patio, elle était là, entièrement absorbée par la lecture d'une lettre que je destinais à mes parents. La concentration dont elle faisait preuve me fit me demander un instant ce qui pouvait bien la troubler dans ce que j'écrivais, avant que je ne me rappelle soudain qu'elle ne comprenait pas l'elfique. Par principes, j'aurais certainement dû m'ombrager de ce qu'elle lise mon courrier personnel, mais au lieu de cela, je fus favorablement impressionné par la détermination qu'elle mettait dans ses efforts.

Quelques syllabes s'échappèrent de ses lèvres.

-Id... Ud... Od.... Ça m'énerve...

« Elle cherche mon prénom » songeais-je. Une vague de félicité m'ébranla de la tête aux pieds. Seule la crainte de la voir s'évaporer me tint immobile.

Le temps passait et elle restait là, concentrée sur ce parchemin. Oubliée la poussière. Seule comptait la lettre, au point que le monde autour d'elle paraissait avoir disparu. Quant à moi, je n'en menais pas large. C'était le moment où jamais, je le sentis, mais j'éprouvai pour la première fois les affres de la timidité. Quel étrange sentiment...Il me semblait plus facile d'abattre une armée entière d'Orques que de faire un seul pas dans sa direction...Heureusement, mon sang-froid reprit vite le dessus et je vint me placer devant elle, rompant sa concentration.

-Pardon mons....

La phrase mourut dans sa bouche, entraînée par une honte manifeste d'avoir été prise sur le fait. Et mon cœur se serra de constater qu'elle me craignait. Sa personne paraissait soudain au bord d'un gouffre émotionnel, qu'une vie dont les détails m'étaient inconnus avait dû creuser plus que de coutume. Ses yeux, ses si beaux yeux demeuraient baissés et je ne pus faire qu'une chose. Je l'étreignis chastement dans mes bras, avec une délicatesse nouvelle, savourant de pouvoir enfin lui témoigner un peu de tout l'océan d'amour qui ne demandait qu'à briser le barrage que j'avais érigé.

« Ici, aucun mal ne vous sera jamais fait, et encore moins par ma personne. » dis-je tant bien que mal dans un ouistrain relativement à jour. Submergé par l'émotion, trouver mes mots devenait compliqué, même dans une langue que je parlais couramment.

Sentir enfin le corps de Jess dans mes bras était un réconfort que nul mot, d'aucune langue que ce soit, ne pouvait rendre avec justesse. Son cœur battait si fort que je pouvais l'entendre faiblement. Il palpitait contre ma poitrine. Je pouvais sentir son odeur, une odeur de feuilles tombées, une odeur d'Automne. Avec toutefois, une pointe sucrée. La même fragrance subtile que dégagent les fleurs qui vont éclore. Une odeur de renouveau.

Soucieux de ne pas la brusquer, je finis par ôter mes bras et m'écarter lentement, légèrement craintif de m'apercevoir, peut-être, que cette étreinte l'avait prise au dépourvu et qu'elle n'avait pas du tout envie de subir mes tendresses.

Ce ne fut pas le cas. Je ne pris pas la claque que je m'attendais à recevoir éventuellement. Ô joie ! Avec un sourire espiègle, je déclarais:

« Vous lisez à l'envers. Ceci est une correspondance privée, et dans ces cas-là, nous écrivons généralement de droite à gauche. Tout est inversé ! ».

Puis je partis dans un joyeux éclat de rire. J'étais le plus heureux des Elfes.

Dès lors, je me proposais de lui apprendre les langues elfiques. La confection de notre langue est un Art très ancien, que notre peuple aime au-delà de tout. Un Homme qui la parle avec à-propos est toujours bien vu. L'intégration de Jess à Imladris devait passer par ce chemin.

Le désir qu'elle avait d'apprendre, entrevu lors de l'épisode de la lettre, témoignait d'une grande intelligence et d'une saine curiosité qui honoraient sa personne. Cette curiosité insatiable n'était pas sans me rappeler celle qui poussait sans cesse ma bouche d'enfant à questionner mes parents et professeurs sur une multitude de sujets.

J'étais convaincu qu'elle serait une excellente élève.

La compréhension des langues elfiques ne pouvant raisonnablement se faire sans aborder également notre Culture globale, je me trouvais confronté à un sacré casse-tête: Parvenir à résumer suffisamment bien la culture elfe afin qu'elle puisse s'en faire une bonne idée avant d'atteindre l'âge de 40 ans. Bon d'accord... j'exagérais peut-être un peu.

 

Dans les semaines qui suivirent, j'allais la voir et lui apportais toujours un livre, des gravures, une fleur différente, un mot gentil. Sans vouloir m'immiscer trop brutalement dans sa vie, j'essayais de passer le plus de temps possible en sa compagnie. Nous parlions ensemble de la pluie et du beau temps, en ouistrain mêlé de quelques mots elfiques que je glissais, désignant du doigt telle ou telle chose autour de nous. Les questions qui me tournaient dans la tête demeuraient tues. J'y répondais en partie grâce à ce que je percevais. Un trouble léger, une lueur dans ses yeux...

Je me donnais pour excuse qu'il fallait qu'elle pratique un peu d'elfique tous les jours, mais la réalité est que je parvenais difficilement à m'éloigner d'elle plus d'un jour. Deux lorsque j'étais vraiment courageux.

Cette fois-ci, j'avais trouvé dans la grande bibliothèque un livre en ouistrain, dans lequel l'auteur était parvenu à retranscrire avec un certain talent quelques chansons de notre peuple. Je l'empruntai, ravi de ma trouvaille, pour aller sitôt voir Jess. Je revins sur mes pas en sortant et fis un détour par ma maison pour aller récupérer ma harpe de voyage. J'avais dans l'idée de l'emmener dans la Salle du Feu. A cette heure-ci, il n'y avait que Lindir, certainement occupé à élaborer quelque poème. Il serait une présence discrète et respectueuse. Lindir était un Elfe que j'appréciais énormément. Le fait qu'il cultive un amour égal de toutes les civilisations n'y était pas pour rien. Je voulais le présenter à Jess. Si d'aventure je devais retourner en Lorien pour quelque affaire urgente, je savais pouvoir compter sur lui pour lui apprendre l'elfique.

Lorsque j'arrivais près de chez elle, le petit jour se levait à peine. Je l'aperçut. Elle regardait pensivement la nature s'éveiller. Prenait-elle conscience de sa propre nature florale ? Elle ne déparait pas, parmi les végétaux empreints de la rosée matinale.

« Je l'aime, je l'aime...Aaaah, je l'aime... » pensais-je dans un douloureux élan d'amour. Tôt ou tard, je devrais le lui dire. Lui demander si elle voulait bien de moi. Je devrais lui expliquer ce que ça signifierait pour nous deux...

Réprimant mes ardeurs, je contournai l'arbuste et gravis les marches jusqu'à elle, n'autorisant que mon sourire et mes yeux à témoigner de mes sentiments.

« Bonjour, belle enfant de Yavanna ! Viendrez-vous avec moi écouter quelques chansons des Elfes (je levai le livre), que j'accompagnerais à la harpe ? (je désignai l'instrument) » demandais-je tout en ne pouvant détacher mes yeux des siens. Son regard profond m'avalait tout entier. En bien des aspects, on pouvait s'y perdre plus encore que dans les eaux du Miroir de Dame Galadriel...

Nous prîmes le chemin de la Salle.

Lorsque nous entrâmes, Lindir était là, comme prévu. Je regardai avec un plaisir non feint la réaction de Jess au salut qu'il nous adressa à notre arrivée. Puis confiant le livre à Jess, je lui demandai de me lire une chanson au hasard. J'escomptais que nous lui chercherions ensemble un air pour le jouer ensuite. Cependant, je me rendis compte que la lecture de l'ouistrain, sa propre langue, lui était difficile. Une question supplémentaire s'ajoutait. Ne voulant pas la mettre mal à l'aise, je trouvai l'air de rien un moyen de changer de plan. Laissant le livre de côté, je décidai de lui présenter quelques chansons de mon peuple que je connaissais par cœur. Plus que tout, je voulais la faire voyager, l'éloigner un instant de sa conscience. Lui faire sentir par la musique et la magie des mots ce que nous autres Elfes avions vécu. Lui faire, plus que jamais, toucher du doigt ces récits qui, s'ils relevaient pour elle d'un passé lointain, avaient pourtant un jour été notre présent. Tandis que je jouais, le talent des ménestrels transmis par ma mère resurgit, et mes mains s'emballaient sur l'instrument. Elles jouaient presque seules la mélodie de mes ancêtres à l'âge millénaire qui, quelques générations à peine auparavant, s'éveillaient sur le lac Cuivienen.

Je vis les grands navires blancs d'Alqualönde, la lumière de Laurelin et Telperion... Je marchai avec les réprouvés en Arda, au fil d'un texte dont les mots se déroulaient avec ma voix sur les murs de la Salle. Lindir s'était assis près du feu, et quelques elfes que je n'avais pas vu entrer l'avaient rejoint. Tous écoutaient en silence, fascinés.

Célébrer et réveiller notre mémoire était un autre des nos Arts les plus aimés.

 

Le temps passait et je sentais notre relation se lier toujours plus fortement. Je souhaitais m'attacher à elle pour le reste de mes jours. Au même titre que le chêne qui a commencé de développer ses racines doit désormais ouvrir ses feuilles à la Lumière bienfaisante, je savais que le moment approchais où nous devrions choisir entre gravir les montagnes à deux ou continuer seuls notre route. Lorsqu'il m'arrivait de sonder les abysses de mon coeur, j'éprouvais plus que jamais l'inéluctabilité du destin. Si sa décision s'avérait négative, je renoncerais respectueusement à elle.

Mais je pressentais déjà la monotonie et le regret qui faneraient chaque jour de ma longue vie passés sans elle à mes côtés. Pouvais-je supporter cela ?

Bientôt, nous saurions à quoi nous en tenir.

 

J'avais échangé avec mes parents de longues missives sur la nature de mes sentiments pour Jess. Ils me racontaient les détails de leur rencontre, m'aidaient parfois à mettre de l'ordre dans mes idées. Leurs conseils étaient toujours bienvenus, et une nouvelle dimension nous rapprochait. Si ils m'avaient toujours parlé avec franchise et adresse, même dans mon enfance, nous étions désormais entre adultes. Leur savoir m'était livré avec une tournure nouvelle. La dernière lettre qu'ils m'envoyèrent, si elle contenait leur accord pour toute chose que je déciderais de faire, m'adressait aussi une grave recommandation.

«Notre fils, m'écrivaient-ils,[…] Ta naissance a scellé notre union du sceau de la plus inviolable des Lois: Le droit à la Procréation. Nous ne désirons rien d'autre que ton épanouissement et bien-être, aussi sommes-nous bienheureux de partager avec ces lettres la Bénédiction d'Eru qui a touché notre enfant. […] Pourtant, l'Amour Inconditionnel que nous avons pour toi nous donne le devoir de te mettre en garde. L'Amour qui attache un Elfe et un Homme est semblable en tout point à l'Amour qui lie deux Elfes entre eux. Néanmoins, […] Nous ne connaissons pas naturellement le trépas auquel sont destinés les Hommes.
Si tu attaches ton existence à la sienne, tu devras souffrir ce que bien des nôtres n'ont jamais souffert, car elle mourra comme les autres. Et lorsque cela arrivera, seul le chemin vers les Terres Immortelles pourra garder intacte ta vie et le souvenir de votre histoire. ».

Leurs paroles étaient claires. Pourtant, je n'étais pas capable de refuser cet amour. L'amertume d'une vie sans Elle me paraissait bien pire que la souffrance tirée d'une vie vécue à ses côtés.

 

Plus d'une année mortelle avait passé depuis notre rencontre. Le soir du Solstice d'Eté, sans un mot, je pris la main de Jess et la guidait au pied des grandes cascades d'Imladris.

Là, dans la lumière du crépuscule, entre Ombre et Lumière, perdu dans ses yeux, je dis:

«L'Amour des Elfes n'a rien de semblable à celui des Hommes. L'utilisation du terme « Epris », que vous utilisez parfois, implique une possibilité de réversibilité dont il ne peut être question pour nous.
L'Amour des Elfes est la chose la plus exclusive qui soit

Ce n'est pas un sentiment d'attachement, c'est une racine qui vous lie à l'autre et devient votre principale source d'alimentation

Ce n'est pas un rayon de soleil bienfaisant, c'est le soleil lui-même, sans lequel il ne peut être question de Vie

Deux Elfes amoureux sont unis par des liens plus forts encore que la gravité

ou plus naturels que le cycle des astres dans le ciel

Cet Amour là est bien plus puissant que la Vie

Car il donne des fruits et ne se fane pas... »
Tout en disant cela, une vérité s'imposa à moi, que je passai néanmoins sous silence pour que nulle pression ne soit exercée sur Elle
Cet Amour est celui qui me met à genoux devant vous

Je vous aime

Et si vous ne m'aimez pas en retour..

Je m'étend, là..

et si, dans un dernier souffle, votre nom m'échappe encore..

C'est pour me permettre de mourir.

L'unique chose que j'en révélai fut ceci
«Cet Amour est celui qui me met à genoux devant vous

Car je vous aime

Et si vous m'aimez en retour..

Acceptez de vous attacher à moi.

Puis-je vous embrasser ?»

Et là, parmi les eaux tumultueuses du refuge d'Imladris, embrasées d'or et de pourpre, nous engageâmes notre Foi.


Première graine...


Mirkwood la Déclinante.

Mémoire de mousse et souvenirs d'écorce
les relents du passé traînent dans la brume.
L'eau du fleuve charrie les morts,
leur dernière tombe se mêle aux racines.
Rappelez-vous, mes gens,
chaque pas que vous faites est une goutte de sang !

Verte-forêt, quel nouveau sort t'attend ?
C'est ton nom qu'en la nuit les elfes ont chanté.
Combien de temps encore,
les arbres garderont-ils,
la trace d'outre-temps,
des gens de ces bois ?

Comme des piliers en ruine,
nos peuples sont déclinants.
Mirkwood la Belle
et Dame la Nimrodel
se sont jointes à l'azur,
qui s'éteint dans la nuit.

C'est si peu, de se souvenir. C'est si facile, d'en rire.
Les légendes que l'on conte encore, quelle âme leur reste-t'il ?
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MessageSujet: Re: DES GRAINES DE SESAME DANS LES LEMBAS   Sam 5 Aoû 2017 - 19:28

Dans le secret de son cœur, un combat prenait forme chaque jour un peu plus. Il lui serait tout à fait impossible d’en parler. Surtout à Idril. Depuis tous ces mois, elle vivait sur un nuage comme jamais elle n’aurait eu l’audace d’en rêver. Ils s’étaient parlé, avec une profondeur et une sincérité dont elle ne se serait crue capable pour sa part. Jes’ découvrait chaque jour un peu de la spécificité des elfes, leur candeur, leur droiture, une distance étonnante aux contingences matérielles. Rien ne semblait leur peser et dans le même mouvement, tout l’était. Idril avait l’art de simplifier la vie. Et savait la recouvrir d’un voile d’élégante douceur. Bien sûr, sa clairvoyance la mettait souvent mal à l’aise. Impression d’être un livre ouvert dont toutes les pages sont accessibles en un seul regard, quand bien même le livre en possède des milliers.

C’était donc cela, le bonheur. Des frissons, une chaleur intense quand ses yeux vous transmettent l’intérieur de l’être aimé. Car c’était bien une affaire de cet ordre. Désormais, elle n’en doutait plus. Au premier jour, la douche avait été acidulée, pour le moins. Pas désagréable mais elle s’était retrouvée à bas, désarçonnée par les mots d’Idril. Et si elle avait tout de suite su que les termes du contrat étaient réciproques, le choc n’en avait pas été moins grand. Jes’Aoma Arlaine, indigente humaine, pauvre dans les savoirs comme dans les faits, idiote aux comportements perpétuellement maladroits, oie blanche pour qui ne savait pas l’horreur de cette nuit-là, autrement dit les mondes peuplés et tous ceux qui ne l’étaient pas…. Etait-elle belle au point de susciter un amour de cet ordre ? Car il fallait bien imaginer une raison. Et la petite peinait à croire tout ce qu’il lui disait. Les vérités ont beau jeu d’être révélées, encore faut-il la force d’y croire. Cela ne se décrète pas.

Ainsi avait-elle dû patienter, insister, travailler sur elle-même pour commencer à accepter la réalité ; elle était officiellement l’objet de toutes les attentions d’un elfe. Cela lui faisait bizarre d’ailleurs de dire les choses ainsi. En fait, elle se serait volontiers laissée aller à dire « un homme elfe ». Un « elfe masculin », cela relevait de mots d’apothicaire. Et « Elfe homme » ne lui convenait pas davantage. Il allait falloir s’habituer à un nouveau langage. Changer le dictionnaire, mieux, en rédiger un propre à eux deux.

Là encore… elle était « en couple ». Rien qu’à l’idée de la réalité que cela recouvrait, elle comprenait les images qu’elle avait pu croiser dans sa courte vie. Serrer Idril de toutes ses forces pour lui signifier combien elle tenait à lui…. A d’autres moments, le serrer un peu moins pour ne pas l’asphyxier, de peur qu’il n’étouffe à force d’être avec elle… Un engagement pour la vie, tout le monde se le dit. Ce ne sont que des mots. Et s’il fallait admettre que dans la culture elfe, il en était ainsi, son instinct féminin lui soufflait parfois de demeurer prudente. « Ne fais rien qui l’empêche d’exister comme il le veut ». Il ne fallait pas le priver d’air. Alors elle cherchait des manières de le serrer du plus fort possible tout en le laissant s’épanouir. Breathe.

Ainsi passèrent les heures, les semaines et les mois. Jes’ n’osait rien suggérer de la suite. En elle, des hontes diverses dont certaines pour le moins tenaces l’empêchaient d’imaginer un soleil plus brillant encore. Elle appréciait au plus haut point qu’il ne fasse jamais le geste de trop en sa direction. Dès les premiers mots, il lui avait laissé le choix. S’était offert, l’avait énoncé clairement et suscité un baiser signifiant son accord. A quel moment, depuis qu’elle était venue au monde, avait-elle eu l’opportunité de choisir sa vie ? Pour tout dire, elle oubliait en chemin son choix avec Nilù comme celui de quitter Edoras… Mais là, il était question d’autre chose. Un elfe s’était proposé, sans s’imposer.

Alors oui, le premier jour elle s’était accrochée à son cou, pour l’étreindre un moment avant de sceller leur amour lèvres contre lèvres. Un baiser timide, qui connecte toutes les parties de votre corps entre elles pour vous propulser parmi les nuages. Ensuite, ils s’étaient longuement dévisagés, elle offrant un regard ému et joyeux, l’inverse de ces yeux sans vie qu’elle donnait au quotidien à qui ne savait pas gratter un sol gelé.

Elle se trouvait des airs d’idiote, si l’on suit les croyances populaires prétendant que les gens heureux donnent à voir cette image-là. Mais peu lui importait…

La peur de le perdre naquit rapidement, signe des sentiments grandissants qu’elle partageait avec l’elfe. Mais ce fut aussi le point de départ de ce combat dont elle avait la sensation, chaque jour un peu plus, qu’elle s’y perdait, qu’elle se perdait. Les elfes avaient une étrange façon de vivre ensemble. Peu de gestes ostentatoires montrant les liens existant entre eux. De sorte qu’il était difficile de savoir qui vivait avec qui, sans parler des liens de parenté moins « dangereux ». Et comme elle ne possédait pas leur langage corporel, les gestes qu’ils échangeaient parfois, ou très régulièrement, Jes’ ne savait pas toujours les déceler, encore moins les décoder. Tout au plus parvenait-elle à comprendre leurs surprises à voir une si jeune humaine pendue au coup d’Idril, presque une enfant. Les sourcils elfes sont assez statiques au naturel mais disposent d’une grande élasticité quand il est question de laisser échapper l’étonnement de leur propriétaire. Or elle déclencha chez eux une véritable épidémie de sourcils redressés. Manifestation extérieure d’une désapprobation générale ou simple acceptation de la réalité ? De son côté, les gestes de certaines elfes envers Idril finirent, au vu de leur accumulation et récurrence, par la rendre soupçonneuse. Elle l’aimait, peu importait les problèmes qui se poseraient un jour et dont elle commençait à repousser la confession. Elle l’aimait et il  n’était pas question qu’elle le partage. Ne serait-ce que ce morceau d’avant-bras qu’elles se plaisaient toutes à utiliser comme accoudoir pour leurs mains si fines, si douces, et tellement plus gracieuses que les siennes. Jes’ en vint à s’irriter du moindre contact entre la peau de son… elfe et celle d’une autre. Rester aussi bavarde et démonstrative qu’une pierre mais chercher à vivre avec cette angoisse grandissante. Le plus terrible dans toute cette histoire tenait au fait qu’à aucun moment il ne la poussait à franchir les étapes suivantes de toute relation affective. Comme s’ils avaient l’éternité. En d’autres circonstances, elle aurait à l’évidence trouvé la chose suspecte mais dans son état, rien ne pouvait lui arriver de mieux. Un être intelligent, raffiné, sensible, attentionné, beau (cela ne gâchait rien)… mais surtout, un elfe qui lui laissait le temps de poursuivre la guérison de son âme. Il fallait à tout prix le garder pour elle seule.

Alors, progressivement, la maladie s’empara de Jes’. Ses efforts pour ne rien laisser paraître lui prenaient toute son énergie d’amour, si bien qu’elle ne bénéficiait que très superficiellement de leur histoire. C’était cruel. D’autant que l’ardeur qu’elle mettait à apprendre leur langage, oral comme écrit, donnait d’elle une image lumineuse. Du haut de ses dix-sept ans (HRP, pour tenir compte du temps qui passe dans ce rp, elle les a ! ^^), elle gagnait leur confiance chaque jour un peu plus. Personne ne pouvait percevoir sa réalité, elle souffrait sans rien laisser paraître. Du moins l’espérait-elle, dans l’espoir que tout cela n’était qu’une passade, une peur d’enfant qui s’envolerait aussi vite qu’elle était apparue.

Lui ne donnait aucun signe permettant de soutenir les craintes qui taraudaient Jes’. Avec la patience des meilleurs pédagogues, il lui apprenait la mécanique de l’écriture elfe, ses variantes car même si les travailler compliquait l’apprentissage, Idril savait devoir en passer par là pour permettre à Jes’ de comprendre les subtilités sous-jacentes le moment venu. Le problème venait en partie de là car il se faisait souvent aider par une elfe sans âge, impossible à situer parmi l’entourage d’Idril. Et Jes’ n’aurait jamais posé la question, c’eut été, elle le savait, offrir ses doutes en pâture. Ses leçons d’elfique devinrent les meilleurs et les pires moments de la journée. Quand ils se mettaient à deux, sa rivale et Idril, à la guider dans les plis et replis de ce monde à la finesse immense à ses yeux. Oui, il lui arrivait souvent d’être transportée par ses progrès, et ses deux professeurs lui renvoyaient cette image. Désormais, elle parvenait à accéder au sens de la plupart des phrases écrites. Les lire à haute voix donnait encore des résultats inégaux, allant jusqu’au catastrophique mais tous les trois en riaient. C’était bien le problème, cette… concurrente n’avait aucun des défauts et comportements généralement admis comme déplacés, il aurait été injuste de lui reprocher de réels dérapages. Sa jalousie, puisqu’il fallait bien l’appeler ainsi, n’avait aucun fondement tangible, Jes’ s’en rendait compte. Mais en partie seulement. Et son incapacité à faire le tri trouvait son origine dans une vie trop courte pour avoir la moindre chance de faire la part des choses. Elle possédait enfin quelque chose à elle, et même si elle savait faire fausse route en lisant sa vie ainsi, elle le ressentait comme tel. Et il n’était pas question qu’on lui prenne une once de son bonheur. Sachant devoir éviter tout impair capable de lézarder leur amour, elle s’enfermait chaque jour un peu plus dans une solitude des sentiments, baignée dans un venin dont elle était le croc et la chair affectée. Chaque baiser provoquait en elle une marée de joie mais nourrissait dans le même temps le gouffre de sa souffrance. Il semblait en harmonie avec cette elfe, leurs efforts pour aider une humaine à peine sortie de l’œuf, tout cela leur tenait tellement à cœur. Elle ne se voyait pas les décevoir et risquer de tout gâcher en faisant part de ce qui la rongeait. Alors elle continua d’apprendre, en faisant comme si de rien n’était. Inexorablement, tout concourait à creuser le fossé entre la façade et ce qu’elle masquait. Les tremblements qui animaient ses mains régulièrement quand la joie la submergeait furent mélangés à d’autres, aux causes inavouables. Et de plus en plus fréquemment. Jes’ devenait la plus égoïste des personnes ; cela provoquait en elle écœurement, rejet. Comme une greffe de cerisier qui ne donne plus que des fleurs, et aucun fruit.

Son extrême confusion la conduisit aussi à prendre ses distances vis à vis de Lindir, un ami proche d’Idril, quoiqu’elle n’en fût pas certaine ; les elfes demeurent décidément toujours impénétrables quant aux liens les unissant. Cet autre duo avait à sa manière largement contribué à son intégration au sein de la communauté de Fondcombe. De la part d’Idril, ce n’était pas vraiment étonnant puisqu’ils étaient amants. Mais Lindir avait un côté plus… excentrique. Oui, c’était le mot, tourné vers l’extérieur, ouvert. Non qu’Idril ne le fut pas, ou moins… Le simple fait qu’il s’intéressa à elle plaidait pour lui. Mais Lindir était davantage qu’un diplomate. Autrui l’intéressait par nature, et plus cet autre était différent, plus il prenait plaisir à s’en rapprocher, par curiosité intellectuelle, naturelle de sa part. Mais justement, Jes’ finit par craindre qu’une trop grande proximité entre eux n’éveille les mêmes émotions chez Idril. Et elle le redoutait car si elle pouvait prétendre à cacher ses douleurs, celles d’Idril le seraient encore mieux. Et jamais elle ne s’en rendrait compte. Ainsi, pour le protéger, elle s’isola davantage encore. Oui, c’était une maladie, très insidieuse, aux effets puissamment corrosifs. Après tous ces mois, la douleur l’emportait sournoisement, définitivement, sur le bonheur d’être ici, entourée de gens attentionnés.

L’instinct prit alors le dessus, il fallait agir, cela devenait une question de survie. Toute sa souffrance se focalisait sur cette elfe mais elle ne se voyait pas l’assassiner. Même si la pensée lui traversa l’esprit un jour de désespoir, ce n’était pas dans la nature de Jes’ d’agir ainsi. Si toutes les possibilités étaient épuisées, Jes’ seule serait la cible de sa propre agressivité. Là était la meilleure solution à ses yeux. Se punir, d’une manière ou d’une autre. Partir, pour ne plus endurer cela jour après jour. L’absence, elle savait par quelles douleurs quotidiennes la chose se traduisait. Celle d’Idril ferait une peine infinie mais au moins aurait-elle choisi son sort. Et puis… ces douleurs intimes, désormais permanentes, dépassaient, elle pouvait le dire, ce qu’elle avait enduré, qui n’avait finalement duré qu’une nuit. C’était oublier tout le reste, la honte, les séquelles. Mais Jes’ n’était plus lucide depuis longtemps. Le mal était fait. Restait finalement une dernière piste, longtemps mise de côté. Lui en parler.

Une lueur d’espoir, ouvrir son cœur à celui qui avait tant fait pour elle depuis tout ce temps. L’ouvrir plus encore, jusque dans ses faiblesses, ses bassesses. Se montrer misérable, telle qu’elle était vraiment. Jalouse, envieuse, exclusive. Jalouse. Etouffante, déraisonnée, peureuse, incapable de pensées équilibrées. Jalouse. Méchante, agressive, violente… Il faudrait accepter de le perdre car qui voudrait encore d’une âme si noire. « L'Amour des Elfes est la chose la plus exclusive qui soit », avait-il dit au commencement.  Oui, avec tout ce que cela impliquait de noble, la pureté elfique.  Jes’ n’avait que laideur à offrir en miroir. Et elle avait honte d’être si petite…

Ils n’avaient pas encore d’espace intime attitré, il lui fut aisé, de nuit, de sortir pour tenter de réfléchir à la meilleure manière de procéder. Quelles odieuses pensées… les bonnes manières… procéder… comme on procède à un embaumement… faire face à la lune tout en se vidant l’esprit de ses remords, de ces vilaines pensées enracinées en elle comme le gui aux branches d’un arbre. D’abord éliminer les scénarii jugés les pires. Ainsi renonça-t-elle à une discussion du genre conseil de guerre. Fuir n’était finalement pas une option non plus. En tout cas pas pour le moment. Compter sur son intelligence supérieure, ce qui lui permettrait de ne rien dire ouvertement dans l’attente des analyses d’Idril, revenait à se leurrer sur sa capacité à ne pas déjà savoir. Soit il l’était, intelligent donc au courant, soit il ne l’était pas. Et comme elle formulait l’hypothèse qu’il n’avait rien décrypté pour le moment, c’était même son vœu le plus cher, il lui fallait partir du principe qu’il ne savait rien, ne comprendrait rien par lui-même, la candeur ayant interdit à l’intellect de son elfe des analyses aussi viles. Donc, elle préférait se persuader qu’il était innocent face à son secret.

Une angoisse disparue laissait place à une autre, plus dangereuse à ses yeux. Ils se connaissaient depuis bientôt un an. Mais jamais elle n’avait vraiment affronté une désapprobation de la part d’Idril. Telle une statue couleur albâtre, il donnait à voir un visage imperturbablement neutre, souvent optimiste, toujours magnifique. Mais ni contrarié ni triste. Jamais. Avait-elle seulement suscité, ne serait-ce qu’une fois, un sentiment le conduisant à éprouver une contrariété réelle ? D’après elle, si tel était le cas, elle ne s’était pas avérée manifeste. Mais il était si doux. Tellement compréhensif. Le risque était qu’elle brise ce lien, qu’elle lui révèle que tout ce qu’il avait pu dire n’avait pas eu de poids. Comme si les mots n’avaient pas le même sens d’une langue à l’autre, comme s’ils ne s’étaient pas compris, comme s’il avait échoué à se faire comprendre. Comme s’il s’était trompé sur elle. En tout.

Jes’ ne tournait plus en rond. Elle prenait la mesure du risque réel. Ainsi, avouer sa jalousie viscérale serait plus qu’une mise à nu. « Puisque tu me fais confiance, vois comme je suis laide, prends la mesure de ton erreur me concernant ». Elle acquit la conviction de détenir la moins pire des décisions. Parce que c’était devenu trop douloureux. Et que la vie à deux, cela devait sans doute signifier cela, se dire les choses. Finalement, baisser les bras face à l’épreuve insurmontable seule n’avait rien d’infamant.
Elle allait donc s’ouvrir les veines devant lui.

Jes’ avait des pulsions par moments, sans que l’on puisse savoir si elles étaient une nature ou juste liées à son âge. Elle parcourut Fondcombe d’un pas pressé désormais. Il fallait trouver Idril, tout lui révéler. Cela pressait, une urgence absolue. En chemin, elle décida de cueillir quelques framboises. Une petite poignée, de quoi remplir une main. Quand enfin elle le trouva,  son premier geste fut de relâcher tout son corps à la vue qui s’offrait à elle, amas de chair dont elle venait de perdre le contrôle. Une framboise tomba sur le sol. Elles les lui destinaient…

Jes’ serra sa main, réduisant les fruits en marmelade ; n’y tenant plus, elle se maquilla le visage de la purée obtenue, lui permettant de masquer les horreurs qui apparaissaient entre désolation et renoncement. Aucun liquide salé ne diluerait le jus de fruit, juste des pépins rescapés en vrac sur ses pommettes, grumeaux d’un maquillage raté. De sa main valide, encore ingénue, elle l’entraina dans un lieu où ils seraient seuls. Idril la suivit, laissant là cette autre, la rivale, aux origines de tout, qui n’avait commis d’autre crime que de poser une fois de trop sa main légère sur le bras de son Idril.

Debout, là, dans une embrasure tellement inappropriée au drame insignifiant que se jouait, elle demeura longuement à le regarder, sans oser commencer à parler. Et plus elle attendait, plus elle rougissait mais entre la pénombre et le coulis dérisoire, lui ne s’aperçut de rien…

- J’ai honte… si tu savais…

Elle plaqua ses mains contre ses joues, pour se protéger des regards extérieurs et  se préserver d’elle-même. Cacher ces tremblements de feuille fanée ballotée par un orage intérieur, ces vibrations qui nous parcourent à l’instant où l’on ne se contrôle plus.

Instinctivement, elle lui raconta tout du début à la fin. Un accouchement aux contractions trop rapprochées, dénué de délivrance et pourtant elle eut le sentiment d’avoir tout expulsé. Son dernier geste fut de s’agripper au cuir de ses vêtements, espérant sans doute qu’il ne puisse jamais la détacher de lui. Ses doigts se resserrèrent, formant à eux dix deux pinces dont l’elfe aurait à l’évidence bien du mal à se défaire.

- … Je t’aime tellement Idril.
© Gab MacFarland

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