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 Oeuvre au noir [rp solo]

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Sahar AzalaiahNombre de messages : 11
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MessageSujet: Oeuvre au noir [rp solo]   Mer 4 Juil 2018 - 21:13
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Et puis, l'ombre est venue. Elle vient toujours, à la toute fin. C'est d'elle que nous venons, c'est à elle que nous retournons, toujours, de tous temps. C'est ainsi. Nous ne pouvons que nous y faire, nous ne pouvons que l'aimer, parce qu'elle est toujours là, parce qu'elle revient toujours. J'entends sa complainte même dans la pleine lumière, et c'est sans doute parce que je suis tant infusée d'elle que j'ai tourné mes yeux vers toi.

Regarde. C'est la nuit qui tombe, c'est elle qui nous appelle. Elle est précoce, elle est fugace, elle rampe et elle gonfle comme une marée qui monte depuis les tréfonds. Elle nous engloutit, d'abord la grisaille, ténue, timorée, cotonneuse. Et puis, d'un cran, dans un grand silence de sépulcre, elle adoucit les contours, elle atténue les bords, elle dilue les couleurs et fait sombrer l'univers dans ses bras. Dans ce crépuscule d'hiver, c'est comme un lavis qui balaie tout le dessin autour de nous, des nuées d'encre qui viennent tout dissimuler. Toutes ces nuits ne font que me rappeler le souvenir de la première, du premier pas, du premier mot, des jardins qui frissonnaient dans le vent de la mer. Tout ce qui a été dit, tout ce qui a été fait, le secret qui nous enclos. Je m'en souviens.

Là, quand on croit que tout s'achève, tout ne fait que commencer, bien au contraire. C'est l'heure des lueurs, des secrets, quand tout s'efface et tout paraît, quand tout se transforme : les choses se meuvent, l'alchimie fait son oeuvre. Oeuvre au noir, oeuvre au rouge. Je me souviens des lumières, les lanternes au-dessus des Havres, la mer d'encre sous la lune. Je distille les pensées, les rêves, les chagrins, même les plus anciens, je me laisse diluer.

Je me souviens de ton souffle. Le son emplissait tout l'espace, comblait le vide, berçait comme une vague qui toujours revient à son rivage, qui revient s'échouer vers moi. Un, deux, trois. Le flux, le reflux. J'entendrai presque battre ton coeur, je l'imagine comme une grande pulsation très lente, très douce, qui anime toute chose, qui fait écho comme à celle de la terre sous nos pieds. Les harmonies du silence m'emplissent les oreilles, j'écoute seulement la très suave musique de ces sussurrement de la vie qui continue, et du temps qui passe. Tu rythmes, sans le savoir, cette nuit fissurée d'insomnie, et la chute lente de l'univers dans son ventre.

Il fait noir, tout à coup.

Je t'ai cherchée, ce soir. J'ai cherché ce qu'il reste de nous, au seuil des jours indolents où nous avons marché, où nous avons vécu, plus intensément que le reste de nos vies. Ce qu'il me reste de nous, ce qu'il me reste de toi ; que dire, ma très douce, que te dire, ma très belle, quand les mots n'y suffisent plus ? J'ai cherché l'ombre de toi dans les creux de ma mémoire, et n'y ai trouvé que le vestige d'un soupir. De tout ce qui reste, de tout ce qui s'attarde, il ne reste presque rien de toutes les paroles, toutes les visions, les promesses et les allégresses, le doux frisson des parfums de l'enfance. Tout ne fait que me dire à quel point tu es loin, dans mes souvenirs, dans l'espace et dans le temps. Il ne me reste qu'un vide, un vide en forme de toi.

Un murmure, puis le silence. Un murmure, l'encre sur la page. Noir sur blanc, noir sur or, ambre, lividité cendreuse à la lueur de la lampe. La plume fut posée, lentement, d'une main qui tremblait un peu ; quelques gouttes étaient retombées du bec, mais cela n'avait pas vraiment d'importance, puisque personne ne lirait les mots qui avaient été jetés, lentement, sur le vieux parchemin trop de fois gratté. C'était devenu comme un rituel, une habitude, obstinée, patiente, un palliatif à l'absence. Par-delà les lieues innombrables qui les séparaient, par-delà l'absence, s'adresser toujours à Elle, encore, encore, comme si l'écho de ces pensées pouvaient lui parvenir, comme si une infime part des songes et des paroles jetées dans le vide pouvaient dériver jusqu'à elle, loin de là.

Un voeu pieu, une illusion plus qu'autre chose, mais à tout prendre, c'était toujours mieux ainsi. Il fallait bien l'espoir, un peu, juste un peu, pour tenir encore un jour de plus sans se laisser sombrer et que revienne la sempiternelle question. Pourquoi ? Pourquoi avoir tout abandonné, pourquoi être restée ?

Mahjid le lui avait demandé, un jour. Pourquoi être partie, pourquoi n'être pas revenue chez elle, quand elle avait pu le faire, avant qu'il ne soit trop tard ? Pourquoi être restée, et surtout, pourquoi les avoir tous sacrifiés ? Elle se souvenait d'avoir senti une tension, une rancoeur, dans la voix de celui qui l'avait suivie jusqu'au bout, le seul qu'elle avait gardé auprès d'elle après toutes ces années. Est-ce que tout cela en valait la peine ? Est-ce qu'elle en valait la peine ? Et Sahar avait répondu, très doucement, très patiemment, avec cette sérénité céleste qu'elle avait toujours quand il était question de cela, et elle n'avait répondu que d'un mot, qui avait tout scellé : "oui".

Rien de plus. Que dire d'autre ? Elle avait juré, elle avait fait promesse, sur son coeur et ce qui restait de son âme. Elle avait fait son choix, et pour une fois dans sa vie, sans sa courte et insignifiante existence, elle voulait s'y tenir. Tout avait semblé plus simple, alors, un futur ardent comme une lame, comme une flamme, de la même incandescence que celle qui avait habité les yeux de celle qui était née pour être reine. Tout avait semblé plus simple, oui, avant...

Avant. Le mot résonnait comme un glas. Avant, c'était l'insouciance : avant, c'était la lumière des Havres, la mer et ses reflets, et toutes les joies apportées par l'océan et le désert, et les plaisirs qu'elle en tirait. Avant, c'était elle . Elle, dont elle n'avait plus prononcé le nom de peur de se trahir, de peur d'y laisser sourdre la note grêle de l'absence et du chagrin. Elle, pour qui elle avait fui, s'était cachée, elle, à qui on avait annoncé sa mort, pour que nul ne sache vraiment ce qu'elle était devenue. Sahar avait perdu le compte des semaines, des mois, des années, peut-être, depuis leur séparation. Elle avait cessé de compter depuis qu'elle avait fui, et cela lui semblait encore être hier, ou bien il y a un siècle, dans une autre vie. Avant.

Les paupières, lourdes, cernées, qui se fermaient sur des yeux brûlants. La faiblesse, comme une vague familière, un écho qu'elle ne connaissait que trop bien. Elle vacilla, mais ne tomba point : il y avait toujours la main tendue dans le noir, il avait toujours quelqu'un pour la rattraper, patiemment, obstinément, aussi souvent qu'elle chuterait, et les Valars savaient que cela lui arrivait souvent. De plus en plus souvent, à vrai dire, mais quelque chose en elle se refusait à céder : juste un souffle de plus, une seconde de plus, encore un peu... Peut-être que l'heure viendrait, après tout, peut-être enfin la fin de l'attente et du silence, peut-être une ouverture ? Sahar ne voulait pas mourir avant de la revoir.

Mahjid n'eut même pas besoin de faire un effort pour la soutenir. Elle ne pesait plus rien entre ses bras, maintenant, et d'ailleurs, elle n'avait jamais vraiment pesé grand chose, mais il lui semblait qu'au fil des mois, elle avait perdu toute sa substance. Une graine en stase, l'oeuvre au noir : mourir un peu dans l'hiver qui était venu sur elle, et attendre, attendre, comme ce que la terre berce jusqu'à l'heure du renouveau. Il écouta le souffle, patient, guetta le son du coeur, le poul, des signes de vie. Chaque fois, il avait la même crainte, celle de ne plus rien entendre, de ne plus rien sentir, parce qu'il savait qu'elle partirait sans doute ainsi, sans même s'en rendre compte. Du moins, c'était ce qu'il lui souhaitait.

Elle ne rouvrit les yeux qu'un moment plus tard, une fois allongée sur le petit lit tapi derrière les courtines à l'autre bout de la pièce. Mahjid avait gardé sa main entre les siennes, comme pour y garder un peu de chaleur, et il avait attendu, jusqu'à voir la paupière s'entrouvrir, et à la lueur de la lampe, laisser apparaître le reflet sans fond de ses prunelles d'or. Il écouta le souffle, encore, un rien plus ample, un rien plus sonore, alors qu'elle reprenait pied dans la réalité.

- Va, murmura-elle. Tu devrais me laisser.

La voix de la princesse résonna, sèche, brisée comme une brindille tarie par l'hiver. Il savait, pourtant, le chagrin lové dans le ton sévère, la solitude amère de ces heures nocturnes où le monde avait sombré dans les ténèbres, et tout le reste dans le néant. Il n'y avait plus rien, là, plus rien que la noirceur insondable, sans un bruit, comme si le monde avait disparu, s'était réduit aux quatre murs de la chambre et au petit périmètre délimité par le halo de la lampe posée sur le bureau. Il n'y avait plus rien, plus rien qu'elle, plus rien que ses souvenirs encore trop présents, plus rien que l'amertume profonde de toutes les paroles qui n'avaient pas été dites à temps, tous les gestes réfreinés. La peur, aussi, de ne jamais la revoir, elle pour qui elle avait tant donné, tout donné, tout abandonné derrière elle au terme de ces années d'attente à demeurer au loin.

- Tu sais que je n'en ferai rien.

Un rire triste s'était faufilé dans ses paroles, quand il lui avait répondu. Ces paroles avaient déjà prononcées et le seraient encore, ils le savaient tous les deux et c'est sans doute pour cela qu'elle coupa court à la mascarade, et qu'elle cessa presque aussitôt de feindre.

- Je sais, oui.

Ils échangèrent un sourire : elle persistait encore, parfois, à feindre que tout allait encore bien, ou à vouloir se réfugier, seule, dans le tréfond de sa déchéance. Cela ne fonctionnait jamais, évidemment. Mahjid ne l'avait pas suivie jusque-là, si loin, pour l'abandonner maintenant. Il lui en voulait, autant qu'il en voulait à celle pour laquelle ils étaient partis, mais la loyauté ne souffrait d'être entachée de ces rancoeurs éphémères.

Il jeta un regard à l'écritoire sous la fenêtre, où la lampe vacillait encore dans un faible courant d'air.

- Encore une lettre ?

- J'en avais besoin, répondit-elle, dans ce que qui fut à peine plus qu'un souffle. Je sais comment elle finira. Je sais qu'on la brûlera à l'aube. En attendant... Je veux croire encore un peu qu'elle pourrait les lire, un jour. Faire comme si tout ça n'était qu'un mauvais rêve. J'ai encore tant à lui dire. Je crains que tout n'ait été que vain, après tout ce temps ; elle aura pu tout oublier, tout ce que j'ai dit, tout ce que j'ai fait, et qu'il existe en ce monde quelqu'un encore qui l'aime pour ce qu'elle est. Je voudrais simplement qu'elle le lise.

Elle ferma les yeux. La flamme qui vacillait près d'eux jetait une lueur rasante sur elle, révélait chaque marque, chaque ride, chaque stigmate. La maigreur du visage altéré par trop de jeûnes, par le mal, par l'abstinence, les yeux profonds, cernés, la peau tendue sur les arêtes saillantes de ses paumettes, les mâchoires qui convulsaient légèrement quand elle sentait la douleur revenir, par vagues. On avait coupé sa chevelure, quand elle avait fui. Sahar sans ses atours n'était plus vraiment Sahar, après tout, et il était plus facile de se faire passer pour quelqu'un d'autre, sans cela. La belle avait amèrement pleuré, alors. Cette chevelure tant aimée, celle que les poètes de sa cour avaient chantée, c'était devenu son trophée face aux maux de l'enfance qui l'avaient accablée autrefois et condamnée à s'en priver. Et voilà que tout recommençait : la perspective du trépas, si présente, si présente, toujours à un pas de là, tapie dans l'ombre.

Comme si c'était un mauvais rêve. La vie n'avait été que cela, après tout. Juste un mauvais rêve dont elle s'échappait en la réduisant en cendres et en fumée.

- Tu sais que ça n'arrivera pas, répondit-il.

La voix était douce, pourtant, et elle se détourna. Mahjid n'avait jamais vraiment pu lui mentir, il ne l'avait jamais vraiment su.

- Je la brûlerai, oui. Il ne faut pas laisser de traces.

Une pause, et comme à chaque fois qu'ils avaient cette conversation, il ne put s'empêcher de poursuivre :

- Je prierai pourtant, Ar Soriya, comme chaque jour. Je prieri pour que tu puisse lui dire tout cela toi-même.

Mahjid portant la main de sa maîtresse à son front, courbant le chef, comme l'on ferait un serment. La promesse et l'espoir, encore, encore un peu, comme s'ils n'avaient plus que cela pour tenir, parce que sans elle, que faire ?

Il la sentit faiblir, encore, alors il reposa son bras sur le lit, doucement, tout doucement. Elle reposait comme un gisant, son profil d'oiseau de proie découpé sur le fond de l'obscurité de l'alcôve, et soudain la couchette et ses courtines ressemblaient à l'enfeu d'une chapelle.

Mahjid se leva en soupirant. A la toute fin, c'était toujours la même chose. Elle était seule, Sahar, seule avec sa maladie sans nom, seule avec une souffrance que nul ne partageait et que nul ne pouvait comprendre, parce qu’aucun de ceux qu’elle avait rencontrés n’avait vécu la même. Là se nichait l’écho d’une peine profonde qui, malgré les années, blessait toujours autant le soldat : il pourrait demeurer auprès d’elle chaque seconde et veiller sur chacun de ses pas, elle serait toujours désespérément seule quand les ténèbres l’engloutissaient, quand ses yeux vides fixaient le néant, quand ses forces l’abandonnaient et qu’on la voyait sombrer dans le mutisme et la paralysie. Il la savait consciente, alors, il la savait encore là quand son corps refusait de lui répondre, mais là où allait son esprit, alors, nul ne pouvait l’y suivre.

Dans les pires ténèbres et les affres muettes, Sahar serait toujours seule et c’était un seuil auquel Mahjid se heurtait chaque fois.

Sans bruit, il saisit la lettre restée sur l'écritoire, et s'en fut la jeter dans la première cheminée entre allumée qu'il trouva, dans une antichambre de l'étage. La maison était silencieuse, au mitan de la nuit : on n'entendait que le murmure de quelques domestiques encore debout, le ronflement des dormeurs, les chats qui se faufilaient derrière les tentures, le craquement des braises... Un bref éclat révéla la silhouette du haradrim accroupi près des flammes, veillant à consumer entièrement la missive qui ne serait jamais lue.

Il y avait eu des flammes, encore, d'autres flammes, quand ils avaient quitté Minas Tirith. De fausses funérailles pour un vrai corps, celui d'une des esclaves de Sahar qui lui ressemblait assez pour flouer ceux qui viendraient s'enquérir du cadavre. On avait prétexté sa maladie pour repousser ceux qui auraient voulu s'en approcher de trop près, et très vite, le corps avait été jeté sur un bûcher sommaire, consumé, éparpillé aux quatre vents. Ainsi s'en va la gloire du monde. Ils n'avaient pas mis Thaïs dans la confidence, ni personne d'autre de sa maisonnée : pour eux tous, elle était morte et Mahjid avait veillé à ce que le moins possible de personnes aient vent de la manigance. Il se souvenait encore de la scène, de cette femme qui lui ressemblait tant, et à qui il avait fait boire le poison. Cela avait pris l'allure d'une prémonition, un avant-goût : alors, c'était à ça que cela ressemblerait ? Ce serait donc ainsi ?

Il n'avait aucun doute sur le fait que Sahar mourrait avant lui, c'était une certitude à laquelle il s'était faite depuis le premier jour, parce qu'il était impossible de vivre dans son entourage sans cela. Elle le lui rappelait bien assez souvent, de surcroît. Il s'était d'autant plus fait à cette idée depuis les deux dernières années qu'il avait regardé les flammes dévorer une chair si semblable à la sienne, qu'il y aurait presque cru, lui aussi.

Ainsi, on y revenait toujours. Le feu qui dévore, les cendres, le vide. Les lettres, une à une, à mesure qu'elle les écrivait, consumées pour ne rien laisser qui put compromettre leurs protecteurs. Fuir, se cacher, sans rien laisser : ni trace, ni écho, rien, comme si elle n'existait plus, et de fait, d'une certaine façon, Sahar avait cessé d'exister depuis ce moment. La lumière décrut brusquement quand l'embrasement cessa, et tout retomba. Mahjid retournait dans sa tête quelques phrases, quelques mots, presque rien ; un passage d'un poème que Sahar avait souvent chanté.

"La nuit ne communique pas avec le jour. Elle y brûle. On la porte au bûcher à l'aube. Et avec elle ses gens, les buveurs, les poètes, les amants."

Ainsi en était-il allée d'elle, portée au bûcher dans l'aube cruelle, elle la buveuse, la poétesse et l'amante, car tout cela avait péri en même temps.

- Comment va-t'elle ?

Le soldat sursauta : il s'était cru seul, mais ce qu'il avait pris pour la masse d'un meuble dans la pénombre s'anima et s'avança en grognant vers la cheminée. Le son mat d'une canne ponctua le grattement du siège quand il fut tiré plus près des flammes que le haradrim tisonna vivement pour ramener de la clarté et de la chaleur dans la pièce silencieuse. A mesure que la lumière croissait, il put mieux distinguer les traits de la montagne en forme d'homme qui se pencha pour réchauffer ses vieilles paumes. Leur hôte n'était pourtant pas connu pour faire preuve d'une discrétion naturelle : aussi large que deux hommes, taillé comme un ours, le vieux guerrier avait une stature de géant que les années n'avaient qu'à peine amoindrie.

Même diminué par une blessure qui l'empêchait à présent de combattre et même de marcher sans aide, il demeurait menaçant, avec son allure d'ogre de légende, ses cheveux grisonnants et sa barbe qui retombait jusqu'au col de son pourpoint. Les paumes rudes qui se tendaient étaient tailladées par d'innombrables cicatrices, et le profil que dessinait la lueur des flammes était tout rompu et dévié au milieu de la large figure mangée par le soleil de trop de batailles. Pourtant, les yeux profonds qui s'ouvraient sous la broussaille des épais sourcils étaient songeurs, plein d'une sorte de sérénité amusée, et, en cet instant, plein de sollicitude envers la maîtresse du soldat.

- Pardieu sire Aelred, marmonna Mahjid, contrarié de s'être fait surprendre. Vous me tendez des embuscades, maintenant ?

Il fit une pause, rompue par le ricanement du vieux seigneur.

- Elle se repose, votre seigneurie, reprit le suderon, avec un peu moins de familiarité, cette fois.

- Bien. Je t'ai à peine entendu entrer, mais si tu n'es pas auprès d'elle je suppose qu'elle se porte assez bien pour se passer de toi.

Un silence, il se frotta les yeux et laissa échapper un grognement douloureux en se redressant. Engoncé dans sa pelisse de fourrure et son gros surcot de laine, il n'y avait aucun doute sur le fait que le sommeil l'avait pris là et ne l'avait plus lâché jusqu'au moment où le suderon était entré.

- Encore du courrier pour le fond de l'âtre ? Reprit l'homme en avisant quelques fragments de parchemin noirci qui avaient voleté avec les cendres de l'âtre. Morbleu, cette histoire me coûtera plus cher en parchemin qu'en toute autre chose.

La grimace du sourire démentait le ton sévère et même Mahjid laissa entrevoir un peu d'amusement, quoiqu'avec lassitude.

- Ce ne sont que les restes de votre chancellerie, monseigneur. Elle sait bien que cela a un prix.

Aelred hocha la tête, et la lueur tremblotante du foyer souligna la douceur qui se faufilait dans l'expression fugitive, sous sa barbe.

- Brave petite. Je sais que cela lui tient à cœur et me demanderait-elle le plus fin des vélins que je lui en donnerait de pleines aunes, si cela peut la soulager. S'est-elle reprise à composer, ces temps ?

- Quelques vers, rien de plus. La force lui manque, le combustible aussi, pour ainsi dire.

Le ton fut prudent, soudain, et le soldat glissa un regard circonspect vers son hôte. Les yeux noirs, sous les paupières brunes, un regard de chat, qui jauge, qui juge, mais c'était une précaution inutile car son interlocuteur se fendit d'un nouveau sourire, très doux, qui émoussait le tranchant de ses trais rudes et l'allure menaçante que lui conférait son allure martiale. Mahjid savait qu'il était inutile de prendre tant de précautions quand il était questions de penchants enfumés de sa princesse, parce qu'il savait fort bien qu'Aelred en avait tâté lui aussi pour soulager les douleurs de ses blessures.

- Je vois, répondit Aelred. L'inspiration ne se trouve guère aisément, par ici, j'en conviens, et encore moins les choses propices à l'éveiller. Mais à tout prendre, au moins avons-nous foison de vin, à défaut de tout ce qui lui manque.

Depuis le début de leur exil, Mahjid s'était interrogé sur les raisons qui avaient pu pousser ce vieux loup de guerre en disgrâce à accueillir Sahar sous son toit, dans ses lointains domaines montagnards. Peut-être n'avait-il plus rien à perdre, peut-être n'accordait-il plus d'importance à ce qu'il risquait s'il était découvert ?

Quelles qu'aient été ses raisons, elles avaient peut-être changé mais il n'en avait rien dit, et il s'était contenté de leur offrir tout ce qu'il pouvait pour adoucir l'isolement de sa maîtresse, à commencer par tout ce qu'il avait pu trouver de remèdes et d'opiacés, de vin et d'herbes pour pallier aux médications ordinaires de la dame. Il l'avait écoutée, avec plaisir, jouer de sa musique, réciter ses poèmes, et Mahjid avait découvert avec beaucoup d'étonnement que le rude chevalier rompu aux armes se piquait lui aussi de mots et de vers, et les deux s'étaient étrangement trouvés, dans les tréfonds de leur isolement au milieu des solitudes enneigées. Si Aelred avait agi par pitié, ou bien en guise d'acte tardif de fidélité envers celle qu'il avait servie, Mahjid savait à présent fort bien que c'était une réelle amitié qui poussait sa sollicitude envers elle.

Toute gaieté se teintait de tristesse, pourtant, et même s'ils avaient ri, même s'ils avaient chanté et joué sur les vieux instruments qu'on avait dénichés pour eux, il était toujours resté un goût amer, un soupçon déchirant. Tout cela n'était que le vestige d'anciens jours plus heureux, car tous les deux n'étaient que des vestiges d'un splendide et déchirant naufrage.

- Fais-lui savoir que je voudrais l'entendre encore, reprit Aelred, rompant les pensées du suderon absorbé par la contemplation du feu. Sa voix me manque.

Mahjid sourit et hocha la tête. C'était quelque chose qui était revenu, plusieurs fois. Parfois riant, parfois non, Aelred avait prétexté de ne point vouloir voir mourir un talent pareil à celui de Sahar, quand elle lui avait demandé pourquoi tant de générosité à son égard. Ce qui avait semblé être une plaisanterie, ou un caprice au premier abord avait fini par trouver ses accents de vérité et le soldat ne doutait plus à présent que c'était aussi ce qui poussait le seigneur à la protéger. Il avait regardé périr tant de belles choses, tant de gens qu'il avait aimés, il avait tant perdu que, sans doute, voulait-il encore garder intact quelque chose de plus.

A nouveau, les vers de Sahar lui revinrent en mémoire, chargés d'une poignante mélancolie, au cœur de cette nuit d'encre, cette nuit sans fond peuplée de murmures.

"Ses gens, les buveurs, les poètes, les amants."

Et, tandis que le vieux seigneur veillait près de l'âtre qu'il contemplait de ses yeux songeurs, Mahjid eut la fugitive impression que sa maîtresse n'était pas la seule que le bûcher avait consumé.
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